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Sciences humaines

Fragment d’enquête sociologique sur la solitude à l’ère du numérique

Hypothèses (OpenEdition) · mis à jour 28 janv.

Posted in: fr.hypotheses.orgLucas Rostagnat, 28 janvier 2025 Habitée, nécessaire, subie ou ennuyeuse, l’imaginaire de la solitud....

Solitude : des visages multiples

La solitude est une expérience aux formes variées, tantôt admirée comme un choix de vie (comme pour l’écrivain Henry David Thoreau), tantôt redoutée quand elle est subie, comme chez les personnes sans abri ou les personnes âgées isolées. En France, 7 millions de personnes, soit 14 % de la population, étaient en situation d’isolement en 2021, contre 9 % en 2010. Face à ce phénomène, des pays comme le Royaume-Uni (ministère de la Solitude créé en 2018) ou le Japon (ministère de la Solitude en 2021) ont mis en place des politiques publiques pour lutter contre ce fléau. Ces initiatives s’ajoutent à une offre privée de produits et services conçus pour aider les individus à sortir de l’isolement ou à transformer leur solitude en une expérience positive.

Définition sociologique

En sociologie, la solitude est traditionnellement définie comme l’absence de liens sociaux, une vision héritée d’Émile Durkheim qui insiste sur l’importance de l’intégration des individus dans des communautés. Selon cette approche, la solitude est un problème à résoudre par une meilleure intégration. Cependant, des enquêtes récentes montrent que cette définition ne suffit pas. La solitude peut aussi être une modalité particulière de la vie sociale, où l’individu se retire volontairement, même entouré d’autres personnes. Par exemple, une personne peut se sentir seule dans une foule ou en présence de liens qu’elle juge superficiels. Cette vision élargie de la solitude, appelée relationnisme méthodologique, considère que la solitude est une façon de vivre les relations sociales, influencée par le contexte social et technologique.

Solitude et inégalités sociales

La manière dont une personne vit sa solitude dépend de sa position dans la société. Les sociologues soulignent que les stratégies pour atteindre la solitude (ou y échapper) varient selon les ressources économiques et culturelles. Par exemple, une personne aisée peut choisir de s’isoler pour se ressourcer, tandis qu’une personne en situation de précarité peut subir une solitude subie, liée à un manque de liens sociaux ou à des difficultés à les créer. Ces différences s’expliquent par le capital social (les réseaux de relations) et les capitaux économiques (revenus, accès aux technologies) dont dispose chaque individu. Ainsi, la solitude n’est pas une expérience uniforme : elle reflète les inégalités sociales.

Technologie et solitude moderne

Les technologies de communication instantanée (smartphones, réseaux sociaux) transforment la solitude. Elles permettent de rester en contact en permanence, mais rendent aussi plus difficile de se couper du monde. Le philosophe Martin Heidegger parle d’Arraisonnement pour décrire comment la technique moderne soumet la nature (et les individus) à une logique d’efficacité et de disponibilité. Par exemple, une personne peut se sentir obligée de répondre à un message pour éviter de blesser l’autre, même si elle souhaite être seule. Le smartphone agit comme un dispositif qui requiert une attention constante, transformant la solitude en une stratégie : il faut parfois désactiver les notifications ou ignorer des messages pour retrouver un peu de tranquillité.

Stratégies pour être seul·e

À l’ère numérique, être seul·e ne signifie pas simplement s’éloigner physiquement des autres. Il faut aussi se soustraire aux sollicitations numériques, ce qui demande des efforts. Par exemple, une étudiante de 24 ans, Anna, utilise le mode lune sur son smartphone pour désactiver les notifications et éviter de répondre à des messages non urgents. Elle peut aussi ignorer des personnes avec qui elle n’a pas envie d’échanger, une pratique appelée ghosting. Ces stratégies montrent que la solitude est désormais un jeu de redéfinition constante des rapports sociaux, où l’individu active ou désactive tour à tour ses liens numériques pour préserver son espace personnel.

Ce que ça pourrait changer

Contrairement à l’idée que les réseaux sociaux rendent les individus *seuls ensemble* (connectés mais isolés), les technologies numériques dépendent souvent des liens tissés dans la vie réelle. Par exemple, une personne aura plus de chances de recevoir une réponse à un message si elle a déjà un lien fort avec son interlocuteur. À l’inverse, les sollicitations non sollicitées (comme un message de quelqu’un qu’on ne connaît pas) ont peu de chances d’être répondues. Ainsi, les relations numériques ne remplacent pas les relations réelles, mais les prolongent. La solitude à l’ère numérique est donc à la fois une expérience individuelle et un phénomène social, façonné par les technologies et les inégalités.

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