Albert Camus, au-delà de sa récupération réactionnaire
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En juin 2024, Jordan Bardella, figure de l'extrême droite française, déclare que L'Étranger d'Albert Camus est son livre de chevet. Cette récupération politique est paradoxale, car Camus, auteur de L'Homme révolté et Caligula, était foncièrement anti-autoritaires. En 2023, l'universitaire Olivier Gloag publie Oublier Camus, un ouvrage appelant à exclure Camus d'un panthéon littéraire décolonisé, ce qui relance le débat sur ses positions ambiguës concernant le colonialisme et l'Algérie française. Ces critiques soulignent que Camus, bien qu'anti-totalitaire, n'a pas suffisamment remis en cause le système colonial, proposant seulement un fédéralisme plutôt qu'une indépendance totale.
Albert Camus, interrogé en 1959 sur son appartenance politique, répond : « Je suis pour la gauche, malgré moi et malgré elle ». Cette déclaration illustre sa désillusion envers la gauche traditionnelle, tout en réaffirmant son attachement aux idéaux d'égalité et de justice. Camus a milité dans les années 1930 au Parti communiste algérien (PCA) et critiqué le colonialisme dans Alger Républicain. Son rejet du dogmatisme idéologique et des systèmes totalitaires l'a éloigné des communistes de son époque, le rapprochant plutôt des anarchistes et des libertaires. Sa pensée, souvent perçue comme neutre, reste ancrée dans une gauche humaniste et anti-totalitaire.
Camus est critiqué pour son manque de prise de conscience face au colonialisme. Dans L'Homme révolté, il aborde la question des droits humains mais évite de remettre en cause l'expropriation et le peuplement colonial comme système. Ses propositions, comme un fédéralisme algérien sous domination française, sont jugées irréalistes avec le recul historique. Un colloque en mars 2025 a analysé ces contradictions, soulignant que Camus, bien que sensible aux injustices, n'a pas opéré une critique radicale du colonialisme, contrairement à d'autres Européens libéraux de son époque.
La récupération de Camus par la droite s'intensifie à partir des années 2010, notamment lors des célébrations du centenaire de sa naissance. En 2009, Nicolas Sarkozy propose de l'enterrer au Panthéon, une idée refusée par son fils Jean. Alain Finkielkraut, dans Le Figaro, le présente comme un « mécontemporain », tandis qu'Henri Guaino publie Camus au Panthéon en 2013, imaginant un discours pour sa panthéonisation. Ces initiatives visent à brouiller les lignes politiques et à faire de Camus une figure apoolitique, alors qu'il était ancré à gauche.
La droite et l'extrême droite utilisent Camus pour discréditer la gauche, notamment en relisant sa critique du communisme stalinien comme une condamnation définitive de toute la gauche. En 2024, Hubert Vedrine, ancien ministre socialiste, publie Camus, notre rempart, présentant Camus comme un rempart contre le « wokisme » et la « cancel culture ». Cette vision simpliste ignore son engagement pour la justice sociale et son socialisme libertaire, qui rejette les idéologies messianiques au profit d'un progrès historique « obstiné et chaotique ».
La revue Limite, d'inspiration chrétienne et décroissante, participe à la récupération de Camus en le présentant comme un précurseur de l'écologie radicale. Dans un entretien avec le philosophe Jacques Dewitte, la revue diffuse l'idée que Camus incarne un « esprit conservateur cherchant à conserver ce qui est ». Cette interprétation réduit sa pensée à une simple défense du statu quo, alors qu'il défendait une révolte mesurée et une justice sociale. La notion de « limite », centrale dans sa pensée, est ainsi détournée pour servir un discours conservateur.
Malgré ses contradictions, notamment sur le colonialisme, Camus reste un penseur pertinent pour la gauche. Son anti-totalitarisme, son humanisme et son refus des dogmes en font une figure à réhabiliter. En 1955, il écrivait : « Quand ce qu'on appelle la gauche regroupera ses forces autour de l'idée de liberté, alors renaîtra la solidarité qui fut la nôtre ». Les auteurs de l'article appellent à ne pas laisser Camus aux mains de la droite et à réévaluer sa pensée dans son ensemble, sans tomber dans l'hagiographie ni l'iconisation médiatique.

