Les vivants, les morts et les ombres – sur Passagères de nuit de Yanick Lahens
Nouveau roman de Yanick Lahens, Passagères de nuit est le double autoportrait de deux narratrices aux existences reliées. S'y font jour les résistances d’une lignée de femmes.
Yanick Lahens est une écrivaine née en 1953 en Haïti, un pays des Caraïbes marqué par une histoire coloniale et des conflits politiques. Elle enseigne également au Collège de France, une institution française prestigieuse dédiée à la recherche et à l'enseignement supérieur. Son dernier roman, Passagères de nuit, publié en 2026, illustre son talent pour mêler narration et réflexion. L'auteure est reconnue pour sa capacité à transposer l'oralité, une tradition orale forte en Haïti, dans l'écriture, rendant ses récits à la fois fluides et profonds. Son œuvre explore souvent des thèmes comme l'identité, la mémoire et la résistance, notamment à travers le prisme des femmes et de leur lignée.
Le roman Passagères de nuit est structuré en deux parties, chacune précédée d'un prologue. Bien que la première partie se déroule au milieu du XIXe siècle et la seconde autour de l'année 1867, les dates ne sont pas le cœur du récit. L'auteure privilégie les événements et leurs répercussions sur les personnages, notamment les femmes. Chaque partie donne la parole à une narratrice à la première personne, créant ainsi un double autoportrait. Ces deux femmes, liées par un secret familial révélé seulement à la fin, partagent une existence marquée par des épreuves et des résistances. Le roman explore ainsi la transmission des traumatismes et des forces à travers les générations.
La première narratrice, Élizabeth Dubreuil, vit à la Nouvelle-Orléans, une ville des États-Unis située dans l'État de Louisiane, connue pour son histoire liée à l'esclavage et à la culture créole. Élizabeth raconte sa vie en s'inscrivant dans la lignée de sa grand-mère et de sa mère, soulignant que pour une femme, il est presque impossible de se raconter sans évoquer celles qui l'ont précédée. Elle décrit un univers où l'identité féminine est indissociable de celle de sa famille, une idée centrale dans le roman. Son récit met en lumière la pluralité des femmes, à la fois porteuses et porteuses de vies, et leur capacité à résister à l'humiliation et à la souillure, thèmes récurrents dans l'œuvre de Lahens.
Le roman aborde plusieurs thèmes majeurs, dont la mémoire et la résistance. Les personnages féminins, à travers leurs récits, révèlent les plaies infligées par l'histoire, qu'il s'agisse de l'esclavage, de l'oppression coloniale ou des violences familiales. Lahens célèbre le plaisir comme une forme de résistance face à l'humiliation et à la souillure, deux concepts qui désignent ici la dégradation morale ou physique subie par les personnages. Le récit montre comment ces femmes, malgré les souffrances, trouvent la force de se reconstruire et de transmettre cette résilience à travers les générations. La violence historique et personnelle est ainsi transformée en une puissance de survie et de création.
Le roman se présente comme un double autoportrait, où deux narratrices, séparées par une génération, partagent une voix narrative unique mais distincte. Leur lien familial, révélé seulement à la fin du livre, ajoute une dimension de mystère et de révélation progressive. Ce dispositif narratif permet à Lahens d'explorer la complexité des relations entre les femmes, notamment la transmission des traumatismes et des forces. Le secret qui unit les deux personnages sert de fil conducteur, révélant comment les destins individuels s'entrelacent avec l'histoire collective, notamment celle d'Haïti et de sa diaspora.
Yanick Lahens est saluée pour son art de conter, qui allie fluidité et profondeur. Son écriture, bien que littéraire, conserve une dimension orale, caractéristique de la tradition haïtienne où les récits se transmettent souvent par la parole. Cette oralité se manifeste par des phrases fluides, des répétitions et une musicalité qui rendent le texte accessible et immersif. Lahens parvient ainsi à fixer sur le papier ce qui, par nature, est mouvant et changeant, comme une conversation ou un témoignage. Ce style renforce l'idée que les récits des femmes, notamment ceux des narratrices du roman, sont des actes de résistance et de transmission.

