NapseflowNapseflow
Philosophie

Palestine : Travailler sous occupation en Cisjordanie

Contretemps · mis à jour 25 juin

Fin janvier 2026, une délégation de l’Union syndicale Solidaires s'est rendue en Palestine occupée, plus précisément en Cisjordanie, pour aller à la rencontre des syndicalistes palestinien·nes et leur apporter un soutien internationaliste. Verveine Angeli y a participé et revient ici sur la situation faite à la classe travailleuse palestinienne en contexte colonial.

Mission syndicale 2026

En janvier 2026, une délégation de l’Union syndicale Solidaires s’est rendue en Cisjordanie pour étudier les conditions de travail sous occupation israélienne. Cette mission s’inscrit dans une série de trois délégations similaires organisées en 2016 et 2019. L’objectif était de documenter les formes de domination exercées sur les travailleur·euses palestinien·nes, notamment depuis les attaques du 7 octobre 2023. La délégation a rencontré des acteurs syndicaux et des travailleurs pour recueillir des témoignages et renforcer les solidarités internationales dans le monde du travail.

Crise économique aggravée

La colonisation israélienne en Cisjordanie a fortement dégradé l’économie palestinienne, réduisant les emplois et les ressources. Le nombre de permis de travail pour les Palestinien·nes en Israël est passé de 170 000 avant le 7 octobre 2023 à seulement 10 000 en 2026. Environ 30 000 personnes travailleraient illégalement en Israël, malgré les risques élevés : blessures, arrestations, voire assassinats par la police israélienne. Le système des permis, critiqué pour son arbitraire, maintient les travailleur·euses dans une précarité extrême, avec des révocations possibles à tout moment. Cette situation aggrave la pauvreté et affaiblit l’économie palestinienne dans son ensemble.

Secteurs touchés

Plusieurs secteurs clés sont fortement affectés par la crise. Dans la construction, en berne, les travailleurs indépendants et les salariés voient leur activité chuter drastiquement. L’agriculture est également touchée : des semences ont été détruites par l’armée israélienne en juillet 2025, et les attaques de colons contre les récoltes d’olives se multiplient. Les emplois publics, comme ceux de l’enseignement, de la santé ou de la poste, sont menacés par la rétention des fonds israéliens. Israël retient 68 % du budget de l’Autorité palestinienne (AP), correspondant aux ressources douanières et à la TVA, selon l’AP elle-même.

Autorité palestinienne fragilisée

L’Autorité palestinienne (AP) est en grande difficulté financière, ce qui aggrave la crise économique. Les employé·es publics, comme les enseignant·es ou les soignant·es, ne travaillent plus que trois jours par semaine et sont payé·es de manière irrégulière, parfois sans salaire depuis trois mois. Les salaires sont réduits, notamment pour les revenus supérieurs à 2 000 shekels (550 €). La situation est aggravée par la faiblesse des aides internationales et l’impossibilité d’emprunter sur les marchés. Les services publics, comme les hôpitaux ou les écoles, fonctionnent de manière déficitaire, avec des conditions de travail et des salaires dégradés.

Précarité et dettes

De nombreux prêts ont été contractés après les accords d’Oslo, souvent en dollars, alors que les salaires sont payés en shekels ou en dinars jordaniens. Avec la crise actuelle, les travailleur·euses peinent à rembourser ces crédits. Les banques acceptent parfois des renégociations, mais le coût du crédit augmente. En Palestine, le non-remboursement d’un prêt peut entraîner une peine de prison, même pour un chèque sans provision de 100 shekels. Les témoignages évoquent des situations dramatiques : personnes emprisonnées, familles endettées jusqu’à la ruine, ou maisons détruites. Il n’existe pas de chiffres officiels sur le nombre de détenus pour dette.

Mobilité entravée

La colonisation en Cisjordanie s’accompagne d’un contrôle strict de la mobilité. Le nombre de check-points (barrières mobiles) a fortement augmenté, passant de 8 500 en décembre 2025 à 10 000 en janvier 2026, selon l’ONU et le Democratic and Workers Right Center (DWRC). Ces barrières sont souvent installées aux heures de trajet des colons pour éviter tout contact avec les Palestinien·nes, illustrant une forme d’apartheid. Certains villages sont fermés depuis deux ans, et les trajets peuvent être multipliés par quatre ou cinq, avec des retards fréquents. Les travailleur·euses subissent un stress important en raison des violences aux check-points et de l’incertitude sur leur capacité à rejoindre leur lieu de travail.

Syndicats fragmentés

Le mouvement syndical palestinien est divisé et affaibli. Depuis les accords d’Oslo, le syndicat officiel, la Palestinian General Federation of Trade Unions (PGFTU), est lié à la Histadrout israélienne, une organisation historique qui a longtemps promu le « travail juif ». Plusieurs syndicats indépendants, opposés à cette collaboration, ont émergé mais restent morcelés et sous-financés. Ils subissent des pressions de l’Autorité palestinienne et du Hamas à Gaza, qui désignent souvent leurs dirigeants. Ces syndicats, bien que solidaires à l’échelle locale, manquent de moyens pour défendre les travailleur·euses face à des employeurs profitant de la crise pour licencier sans préavis ou réduire les salaires.

Droit du travail inefficace

Le code du travail palestinien, hérité de la Jordanie et de l’Égypte, ne prévoit pas de situations d’urgence comme celle actuelle. Il n’existe pas de justice du travail en Palestine, et les procédures judiciaires peuvent durer jusqu’à sept ans, avec des résultats souvent inefficaces. Les employeurs en profitent pour licencier sans indemnités ou réduire les temps de travail, notamment pour les femmes contraintes d’accepter des mi-temps. Les travailleur·euses subissent aussi des pénalités pour les retards liés aux check-points. L’absence de sécurité sociale, d’indemnisation du chômage ou de système de retraite aggrave leur précarité. Les syndicats tentent d’intervenir, mais leur action est limitée par la fragmentation du mouvement syndical et la répression.

Violences et impunité

La colonisation s’accompagne d’une augmentation des violences : agressions de colons, interventions de l’armée israélienne, incursions dans les lieux de travail et attaques contre les camps. Ces violences touchent toutes les sphères de la société palestinienne, y compris le monde du travail. Les travailleur·euses subissent des agressions physiques aux check-points, des perquisitions dans leurs domiciles ou des destructions de biens. Les syndicats et les associations tentent de protéger les travailleur·euses, mais l’impunité des auteurs de ces violences et le manque de recours juridiques rendent cette protection difficile.

Ce que ça pourrait changer

Les syndicats palestiniens font face à une situation sans précédent : baisse des revenus, chômage massif, travail amputé et contexte de grande précarité matérielle et psychologique. Les grandes mobilisations sociales, comme celles des enseignant·es pour la sécurité sociale, sont aujourd’hui impossibles en raison de la faiblesse de l’Autorité palestinienne et de la défiance envers elle. Certains mouvements locaux persistent, comme ceux des enseignant·es ou des médecins, mais ils restent limités. Les syndicats manquent de moyens pour organiser des luttes interprofessionnelles et faire pression sur les politiques économiques et sociales. La solidarité internationale est perçue comme un espoir, mais son impact reste limité dans l’immédiat.

Sujets complémentaires