Modules de jeu : pas assez de concurrence dans le carré de sable, déplore l’AMP

L'Autorité des marchés publics note que trois entreprises ont la part du lion des contrats avec les villes.
Résumé
Marché des modules de jeu
Le marché des modules de jeu (structures de jeu pour parcs, pumptracks ou pistes à rouleaux, et parcs de planche à roulettes) connaît une forte croissance au Québec depuis 2020, notamment grâce à des programmes de financement des gouvernements provincial et fédéral.
Bien que plus de vingt entreprises soient capables de répondre aux besoins des villes et des centres de services scolaires, trois d’entre elles ont remporté la majorité des contrats entre 2022 et 2024.
Cette concentration du marché soulève des questions sur la santé de la concurrence dans ce secteur.
Les pumptracks sont des pistes en terre ou en béton conçues pour la pratique du vélo ou de la planche à roulettes, sans pédales ni moteur.
Les modules de jeu désignent ici les équipements de parc comme les glissoires, les structures d’escalade ou les jeux d’eau.
Grands contrats sans appel d'offres
L’Autorité des marchés publics (AMP) a observé une hausse de 312 % des contrats signés de gré à gré en 2023-2024, représentant 23 % des contrats étudiés.
Le gré à gré signifie qu’un organisme public achète un service ou un bien sans passer par un appel d’offres public, ce qui limite la concurrence.
Pour les contrats de moins de 139 000 $, les organismes publics ne sont pas obligés de lancer un appel d’offres.
Selon René Bouchard, directeur des affaires publiques à l’AMP, les prix sont généralement plus élevés en gré à gré car il n’y a pas de mise en concurrence.
Par exemple, une glissoire a coûté 225 000 $ à Sainte-Thérèse et un feu de circulation 1 million de dollars à Longueuil, des montants jugés excessifs par les municipalités.
Difficultés des appels d'offres
Les donneurs d’ouvrage, comme les municipalités ou les centres de services scolaires, ont du mal à rédiger des appels d’offres clairs et génériques.
Ils tendent à reproduire des devis techniques existants ou à citer des marques ou fournisseurs spécifiques, ce qui favorise toujours les mêmes entreprises.
L’AMP suspecte que les architectes paysagistes, souvent consultés pour ces projets, rédigent des devis techniques avantageant certains fournisseurs.
Résultat : de nombreux acteurs, notamment des nouveaux venus, sont exclus du marché.
René Bouchard souligne que certains fournisseurs ne soumissionnent même plus, car ils savent à l’avance qui remportera le contrat.
Rôle des architectes et suspicion
L’AMP n’a pas trouvé de preuves de collusion (entente secrète entre entreprises pour fausser la concurrence), mais elle soupçonne des pratiques favorisant certains fournisseurs.
Les devis techniques, souvent rédigés par des architectes paysagistes, pourraient être conçus pour avantager des entreprises spécifiques.
Cette situation limite l’accès au marché pour les autres acteurs.
René Bouchard recommande aux donneurs d’ouvrage de questionner leurs partenaires architectes et d’adopter des critères de sélection plus ouverts pour stimuler la concurrence.
Causes de la hausse des gré à gré
Danielle Pilette, professeure à l’UQAM, explique la hausse des contrats de gré à gré par le manque de prévisibilité des financements provinciaux et fédéraux.
Les organismes publics se précipitent pour utiliser les subventions disponibles avant leur épuisement, car le gré à gré est plus rapide à mettre en place.
De plus, les municipalités et centres de services scolaires privilégient parfois des fournisseurs ayant déjà fait leurs preuves, comme ceux d’une ville voisine, pour éviter les risques de bris ou de vandalisme.
Cette précipitation réduit les chances de voir émerger de nouveaux acteurs.
Réponse des entreprises dominantes
Stéphane Malenfant, directeur des ventes de Tessier Récréo-Parc Inc., l’une des entreprises ayant obtenu le plus de contrats, attribue cette performance à son offre complète couvrant l’ensemble du marché.
Il souligne que ses concurrents se spécialisent souvent dans un seul type d’équipement, comme les modules de jeu ou le mobilier urbain.
Malenfant reconnaît l’existence de problèmes de concurrence dans le secteur, mais insiste sur l’expertise de son entreprise, qui emploie des ingénieurs et designers pour proposer des solutions innovantes.
L’Union des municipalités du Québec (UMQ) affirme que plusieurs municipalités révisent déjà leurs pratiques pour favoriser une concurrence accrue.
Réactions et actions en cours
L’AMP a lancé son enquête après avoir reçu des plaintes concernant les pratiques contractuelles des centres de services scolaires et des municipalités pour l’acquisition de modules de jeu.
Bien qu’aucune preuve de collusion n’ait été trouvée, l’Autorité appelle les donneurs d’ouvrage à être plus transparents et à formuler leurs besoins de manière générique pour élargir la concurrence.
L’UMQ indique que certaines municipalités travaillent déjà à revoir leurs devis et leurs processus d’appel d’offres pour favoriser une plus grande diversité de fournisseurs.
Ces initiatives visent à réduire les coûts et à améliorer la qualité des infrastructures publiques.
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