Pourquoi nous sommes tous complotistes
Les humains s’attachent aux théories du complot parce qu’ils n’aiment pas l’inexplicable, affirme dans “Le Devoir” Patrick Moreau, professeur de littérature à Montréal. Chaque semaine, “Courrier international” vous propose un billet qui soulève des interrogations sur notre condition moderne en s’ap…
Résumé
Humains et explications
Les êtres humains éprouvent une difficulté naturelle à accepter l’inexplicable, l’incertain ou le fortuit.
Cette tendance remonte à la préhistoire, où les membres d’une tribu attribuaient la mort soudaine d’un jeune homme à un sortilège plutôt qu’à une cause naturelle.
Même dans des sociétés plus récentes, comme les campagnes jusqu’au XXe siècle, des maladies inexpliquées chez le bétail étaient imputées à des jeteurs de sorts, souvent désignés et éliminés.
Aujourd’hui, cette aversion pour l’inconnu persiste : nous cherchons des causes claires à tout événement, car cela nous donne l’impression de maîtriser notre destin.
Cette recherche de cohérence est à l’origine de la science, mais elle peut aussi favoriser l’émergence de théories simplistes, comme les théories du complot, qui comblent le vide laissé par l’absence de réponses immédiates.
Science et complotisme
La science, bien qu’elle soit la méthode la plus rigoureuse pour expliquer le monde, est souvent perçue comme ardue et décevante.
Elle exige du temps, des efforts et ne fournit pas toujours des réponses immédiates ou satisfaisantes.
Face à cette complexité, les théories du complot offrent une alternative séduisante : elles expliquent tout de manière simple et sans ambiguïté, en désignant un coupable unique (comme les 1 % les plus riches, les francs-maçons, l’État profond ou les élites).
Ces théories évitent la complexité des causes multiples et hiérarchisées qui caractérisent la plupart des événements.
Elles permettent de donner un sens à des faits troublants, comme le suicide de Jeffrey Epstein en 2019 ou l’assassinat de Lee Harvey Oswald en 1963, en les reliant à une machination plutôt qu’à un concours de circonstances.
Attrait des théories
Les théories du complot séduisent leurs partisans pour plusieurs raisons.
D’abord, elles procurent une satisfaction intellectuelle en donnant l’impression de comprendre des événements complexes.
Ensuite, elles permettent de se positionner du bon côté de l’histoire en dénonçant un mal omniprésent, comme le patriarcat, les immigrants ou les capitalistes.
Enfin, elles offrent une illusion de contrôle en désignant un ennemi clair, même si celui-ci est souvent abstrait (par exemple, l’État profond).
Cette démarche dispense de chercher des solutions concrètes à des problèmes réels, comme la disparition de la classe ouvrière en Occident ou le déclin de la classe moyenne.
Elle peut aussi nourrir un sentiment de déresponsabilisation, masqué par une fausse lucidité.
Complotisme et impuissance
Le complotisme est souvent le symptôme d’une impuissance à agir sur les mécanismes réels qui structurent nos sociétés.
Par exemple, dénoncer l’État profond ou les 1 % est bien plus simple que de proposer une réforme crédible du capitalisme mondialisé.
Sur les réseaux sociaux, où le complotisme prospère, il alimente deux attitudes opposées : un nihilisme du « à quoi bon », et une confiance aveugle en un sauveur capable d’éradiquer le mal.
Pourtant, ces théories ne font que déplacer la responsabilité : au lieu de chercher des solutions tangibles, elles se contentent de désigner des boucs émissaires.
Elles transforment ainsi les problèmes structurels en conflits moraux, sans offrir de pistes pour les résoudre.
Améliorer sans diaboliser
Rejeter le complotisme ne signifie pas renoncer à critiquer les injustices ou les dysfonctionnements de la société.
Au contraire, il est essentiel de chercher à améliorer les choses de manière rationnelle.
Pour éviter de sombrer dans le complotisme, l’auteur propose de se poser trois questions avant de désigner un coupable : Qui ? (qui est responsable ?), Comment ? (par quels mécanismes ?), et Pourquoi ? (quelles sont les motivations ?).
Ces questions obligent à une réflexion plus approfondie et à une recherche de preuves concrètes, plutôt qu’à une dénonciation vague et stérile.
Elles permettent de distinguer une critique constructive d’une simple diabolisation, tout en évitant les pièges de l’inexplicable.
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