Pays pauvres : comment les institutions financières internationales leur permettent de se financer à moindre coût ?
Alors que les pays les plus pauvres connaissent des situations économiques fragiles, les banques multilatérales de développement, ou BMD, comme la Banque mondiale, leur octroient des prêts à des conditions avantageuses par rapport à des banques commerciales et aux marchés financiers. Quel est leur…
Résumé
Pays pauvres et accès au crédit
Les pays à faible revenu ont un accès très limité aux marchés financiers internationaux, comme ceux du dollar ou de l’euro, qui permettent aux États d’emprunter auprès d’investisseurs étrangers.
Cette exclusion s’explique par la fragilité de leurs finances publiques et leur forte exposition à des chocs politiques, climatiques ou sécuritaires.
Par conséquent, le risque de non-remboursement de leurs dettes (risque de défaut souverain) est bien plus élevé que pour les pays riches ou émergents.
Les prêteurs privés, comme les banques commerciales ou les marchés obligataires, refusent donc de leur accorder des financements ou exigent des taux d’intérêt très élevés.
Par exemple, un pays pauvre ne pourrait pas emprunter sur ces marchés, tandis qu’un pays riche endetté comme la France peut le faire malgré une dégradation de sa note financière.
Rôle des banques multilatérales
Pour pallier cette exclusion, les banques multilatérales de développement (BMD), comme la Banque mondiale ou la Banque africaine de développement, jouent un rôle central.
Ces institutions, créées par des États membres, ont pour mission de financer le développement à long terme, même lorsque les acteurs privés s’y refusent.
Elles accordent des prêts à des taux très bas (3 à 4 % par an) et sur de très longues durées, contrairement aux marchés qui exigeraient des taux bien plus élevés.
Leur actionnariat est composé d’États, dont certains ne sont pas emprunteurs mais soutiennent financièrement ces banques.
Par exemple, les États-Unis sont le principal actionnaire de plusieurs BMD sans y recourir pour ses propres emprunts.
Statut de créancier privilégié
Le statut de créancier privilégié (preferred creditor status ou PCS) est un mécanisme clé qui explique pourquoi les BMD perdent très peu d’argent malgré leurs prêts aux pays pauvres.
Ce statut, bien que non écrit dans le droit international, repose sur une pratique solidement ancrée : en cas de difficultés financières, un État emprunteur doit rembourser en priorité les BMD plutôt que ses autres créanciers (banques commerciales, détenteurs d’obligations, etc.).
Ce mécanisme réduit considérablement le risque de perte pour les BMD.
Par exemple, entre 1992 et 2022, la probabilité annuelle de défaut d’un État envers les BMD n’était que de 0,4 %, contre 6 % à 12 % pour les autres créanciers.
Même en cas de défaut, les pertes des BMD restent limitées à 3-4 %, contre près de 50 % pour les créanciers privés.
Notations financières et accès aux devises
L’accès des pays pauvres aux financements en devises dépend fortement de leur note souveraine, attribuée par des agences comme Standard & Poor’s, Moody’s ou Fitch.
Une note en catégorie d’investissement est nécessaire pour emprunter à moindre coût sur les marchés internationaux.
Or, la majorité des pays pauvres ne remplissent pas ces critères.
Les BMD deviennent alors leurs principaux bailleurs de fonds.
Certaines initiatives, comme la création d’une agence de notation africaine, tentent de mieux refléter les réalités économiques locales, mais les trois grandes agences internationales restent dominantes.
Par exemple, une dégradation de la note d’un pays peut entraîner une hausse des taux d’intérêt ou une exclusion des marchés, comme cela a pu être observé pour la France malgré sa note dégradée.
Modèle économique des BMD
Les BMD se financent elles-mêmes à faible coût sur les marchés obligataires internationaux grâce à leur excellente note financière (souvent AAA) et à leur statut de créancier privilégié.
Leur modèle repose sur trois piliers : des dotations en capital importantes fournies par les États membres, un soutien total de ces États sous forme de capital souscrit mais non versé (appelé en cas de difficultés), et une gestion prudente des risques.
Cela leur permet d’accorder des prêts concessionnels (à taux bonifiés et sur très longues maturités) aux pays pauvres.
Leur taux de provisionnement (fonds mis de côté pour couvrir les pertes) n’est que de 1,5 %, contre 2,5 % pour les banques commerciales comparables.
Sans leur statut privilégié, ce ratio serait bien plus élevé.
Complémentarité avec le secteur privé
Les banques commerciales et les investisseurs obligataires interviennent peu dans le financement des pays pauvres, car ils ne bénéficient ni du statut de créancier privilégié ni du soutien des États membres.
Ils sont donc très exposés au risque de défaut et exigent des taux d’intérêt élevés, voire refusent tout financement.
Les BMD n’ont pas pour vocation de remplacer le secteur privé, mais de le compléter en intervenant là où le marché est défaillant.
Leur rôle est de stabiliser les économies et de créer les conditions pour un retour progressif des investisseurs privés.
Par exemple, en cas de crise de la dette souveraine, les BMD peuvent aider un pays à éviter un défaut total, facilitant ainsi un retour des acteurs privés une fois la situation stabilisée.
Enjeux et limites du système
Le statut de créancier privilégié est parfois remis en question, notamment dans un contexte de multiplication des crises de la dette souveraine et d’augmentation des besoins de financement.
Supprimer ce mécanisme aurait des conséquences négatives : il renchérirait le coût des ressources pour les pays pauvres et réduirait les financements disponibles au moment où ils sont le plus nécessaires.
Préserver ce système permet de garantir un accès durable des pays les plus pauvres aux financements en devises et de renforcer l’efficacité du système financier international au service du développement durable.
Par exemple, sans ce statut, les BMD devraient augmenter leurs taux d’intérêt pour couvrir leurs risques, ce qui rendrait leurs prêts moins accessibles aux pays les plus vulnérables.
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