Crise de la masculinité
De la Rome antique à la manosphère, le récit d’une virilité menacée – aujourd’hui au cœur de la mobilisation de l’extrême droite – resurgit quand la position sociale des femmes change. L’article Crise de la masculinité est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Résumé
Origine historique
Le récit d’une crise de la masculinité n’est pas nouveau : il remonte à l’Antiquité romaine et resurgit régulièrement dans l’histoire, notamment lorsque la position sociale des femmes évolue.
Aujourd’hui, ce discours est repris par des mouvements comme la manosphère (un ensemble de communautés en ligne promouvant une vision traditionnelle et souvent antiféministe de la masculinité) et l’extrême droite.
En 2026, cette idée est devenue omniprésente, passant des revues universitaires aux débats politiques, aux médias et aux réseaux sociaux en Europe et en Amérique du Nord.
Elle est aussi associée à une épidémie de solitude masculine, présentée comme un phénomène spécifique aux hommes, bien que cette affirmation soit contestée par les données.
Solitude et isolement
En 2023, Vivek Murthy, alors Surgeon General (haut responsable de la santé publique) aux États-Unis, a alerté sur une épidémie de solitude et d’isolement touchant l’ensemble de la population américaine.
Des personnalités comme Andrew Tate, influenceur britannique connu pour son discours hypermasculin et antiféministe, attribuent cette solitude à une société qu’ils jugent féminisée et hostile.
Tate, arrêté en juillet 2026 pour extradition vers le Royaume-Uni où il est poursuivi pour viols et traite d’êtres humains, incarne cette vision.
En 2025, Scott Galloway, professeur à l’Université de New York, publie Notes on Being a Man, un livre médiatisé qui décrit une génération de jeunes hommes en difficulté : baisse des performances scolaires, précarité économique et isolement social.
Il propose comme solution un retour à un rôle traditionnel masculin, une idée récurrente depuis plus d’un siècle.
Masculinité comme menace
En avril 2026, le syndicat enseignant britannique NASUWT publie une enquête révélant une crise de la masculinité dans les écoles : près d’une enseignante sur quatre déclare avoir subi des abus misogynes de la part d’élèves, contre 17,4 % en 2023.
Les incidents incluent des images dénudées d’enseignantes générées par intelligence artificielle, des plaisanteries sur les agressions sexuelles ou des refus d’obéir à des femmes.
Le secrétaire général du syndicat, Matt Wrack, lie ces comportements aux discours d’Andrew Tate et de Donald Trump.
Ces deux visions – hommes comme victimes et comme menaces – coexistent aujourd’hui.
Le récit dominant suggère que la vulnérabilité masculine engendrerait l’agressivité, un lien qui mérite d’être examiné.
Masculinité hégémonique
Le concept de masculinité hégémonique (développé par la sociologue Raewyn Connell dans les années 1980) est central pour comprendre cette crise.
Il désigne l’idéal culturel dominant de virilité : réussite économique, maîtrise des émotions, affirmation sexuelle, hétérosexualité obligatoire et indépendance.
Cet idéal n’est pas une moyenne, mais une norme à laquelle la plupart des hommes ne correspondent pas.
La crise ne concerne donc pas tous les hommes, mais cet idéal hiérarchique qui légitime la domination masculine sur les femmes et entre hommes.
Sans préciser de quelle masculinité on parle, le discours sur la crise peut, sans le vouloir, renforcer ces normes délétères.
Le politologue Francis Dupuis-Déri montre que ce récit, constant depuis des siècles, repose sur l’idée que les femmes prennent la place des hommes.
Extrême droite et genre
En Europe, l’extrême droite instrumentalise le discours sur la crise de la masculinité.
En Espagne, en janvier 2025, le parti d’extrême droite Vox arrive en tête des intentions de vote chez les 18-24 ans, avec 29 % des hommes contre 16,5 % des femmes.
En Allemagne, lors des élections fédérales de 2025, l’AfD obtient 24 % des voix des jeunes hommes, tandis que les jeunes femmes se tournent vers Die Linke.
Selon la politologue Birgit Sauer, l’extrême droite utilise une stratégie en deux temps : d’abord invoquer une crise, puis promettre une restauration de la domination masculine dans la famille et la société.
Cette rhétorique s’appuie sur des affects et une logique émotionnelle : quelque chose qui revenait de droit aux hommes leur aurait été retiré, et sa restauration serait la seule solution.
Données sur la solitude
L’idée d’une épidémie de solitude masculine s’appuie sur des données réelles, mais à nuancer.
Aux États-Unis, une enquête de 2021 montre que la proportion d’hommes déclarant n’avoir aucun ami proche est passée de 3 % en 1990 à 15 %, tandis que ceux ayant au moins six amis proches sont passés de 55 % à 27 %.
Cependant, une étude Gallup de 2025 indique que, dans la plupart des pays de l’OCDE, les jeunes hommes ne déclarent pas plus de solitude que la moyenne nationale, sauf aux États-Unis.
Un rapport de l’OCDE de 2025 précise que 8 % de la population n’a aucun ami proche, sans différence notable entre femmes et hommes.
Les hommes ont des formes de connexion plus précaires : le sociologue Manolo Farci décrit une amitié spalla a spalla (épaule contre épaule), où les hommes agissent ensemble sans partager d’intimité émotionnelle, par peur de transgresser les normes de la masculinité hégémonique.
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