NapseflowNapseflow
Philosophie

Impérialisme(s) et anti-impérialisme

Contretemps · mis à jour 30 juin

Alors que les guerres récentes marquent l’approfondissement des conséquences militaires des politiques états-uniennes et israéliennes, Benjamin Bürbaumer revient ici sur les définitions de l’impérialisme, ses transformations contemporaines, et les conséquences que l’on peut en tirer quant à la formulation d’une politique anti-impérialiste. L’article Impérialisme(s) et anti-impérialisme est apparu en premier sur Contretemps..

Définition de l'impérialisme

L’impérialisme est souvent défini comme l’expression politique du processus d’accumulation du capital dans le cadre du système capitaliste. Selon Rosa Luxemburg, il s’agit de la tendance des gouvernements à projeter les tensions internes de leur économie nationale sur la scène internationale en utilisant des moyens coercitifs, comme des guerres ou des pressions économiques. Par exemple, si un pays connaît des crises de surproduction ou des inégalités croissantes, ses dirigeants peuvent chercher à résoudre ces problèmes en dominant d’autres économies plutôt qu’en réformant leur propre système. Cette dynamique a été analysée par plusieurs théoriciens marxistes comme Lénine, qui voyait l’impérialisme comme un stade avancé du capitalisme. Cependant, cette vision est aujourd’hui critiquée pour son manque de généralité, car elle reflétait surtout le contexte du début du XXe siècle. Luxemburg propose une définition plus abstraite, centrée sur la concurrence entre les capitalismes nationaux, qui reste pertinente pour comprendre les conflits contemporains.

Débats historiques sur l'impérialisme

Les débats sur l’impérialisme ont évolué depuis le début du XXe siècle, avec trois grandes approches qui s’opposent ou se complètent. La première, dite inter-impérialiste, défendue par Lénine, Luxemburg ou Boukharine, souligne que les capitalistes de chaque pays cherchent à maximiser leurs profits et entrent donc en conflit avec ceux des autres pays. Une deuxième approche, post-impérialiste, portée par Karl Kautsky, suggère que les bourgeoisies pourraient s’allier pour exploiter ensemble les travailleurs du monde, évitant ainsi les guerres. Enfin, une troisième approche, super-impérialiste, développée par Nicos Poulantzas dans les années 1970, met en avant le rôle dominant des États-Unis après 1945. Selon cette théorie, les États-Unis ont désorganisé les bourgeoisies européennes en y investissant massivement, les rendant dépendantes de leur économie. Ces débats resurgissent régulièrement, notamment après des événements comme l’invasion de l’Irak en 2003 ou l’élection de Donald Trump en 2024.

Théorie de la dépendance vs impérialisme

L’impérialisme et la théorie de la dépendance sont deux cadres d’analyse distincts mais complémentaires pour comprendre les inégalités mondiales. L’impérialisme analyse comment les grandes puissances (comme les États-Unis, la Chine ou la Russie) utilisent la coercition pour résoudre leurs contradictions internes, comme des crises économiques ou des tensions sociales. La théorie de la dépendance, en revanche, explique pourquoi les anciennes colonies restent pauvres malgré leur indépendance formelle. Selon cette théorie, ces pays sont maintenus dans un état de sous-développement en raison de leur insertion inégale dans l’économie mondiale, où les richesses sont extraites vers les pays riches. Par exemple, les pays d’Afrique ou d’Amérique latine exportent des matières premières à bas prix et importent des produits manufacturés coûteux, ce qui perpétue leur pauvreté. Ces deux théories se complètent : l’impérialisme explique les conflits entre puissances, tandis que la dépendance éclaire les mécanismes économiques qui maintiennent les inégalités entre pays.

L'impérialisme américain aujourd'hui

Depuis 1945, les États-Unis occupent une position unique dans l’économie mondiale, souvent décrite comme super-impérialiste. Leur domination s’exerce à travers plusieurs canaux : militaire (bases dans le monde entier), économique (contrôle du dollar et des marchés financiers), technologique (géants comme Apple, Google ou Nvidia) et culturel (influence des médias et des universités américaines). Par exemple, les investissements directs des entreprises américaines en Europe de l’Ouest ont affaibli les bourgeoisies locales et favorisé l’émergence d’une classe capitaliste pro-américaine. Cette hégémonie explique pourquoi les pays européens suivent souvent les politiques de Washington, même lorsque celles-ci leur sont défavorables, comme en juillet 2025 avec un traité commercial imposé par Trump. Cependant, la Chine représente un rival de taille, avec une économie qui concurrence directement les États-Unis dans des secteurs clés comme l’intelligence artificielle ou les infrastructures numériques. La rivalité sino-américaine est asymétrique : les États-Unis dominent dans la plupart des domaines, sauf dans le numérique où la Chine talonne.

Sous-impérialismes et impérialismes régionaux

Tous les pays capitalistes ne sont pas des puissances impérialistes majeures comme les États-Unis ou la Chine. Certains pays, comme la France, le Royaume-Uni, la Russie ou l’Allemagne (en pleine remilitarisation), disposent de moyens pour externaliser leurs contradictions internes en dominant d’autres économies. On parle alors d’impérialismes secondaires. Par exemple, la France intervient militairement en Afrique pour sécuriser ses intérêts économiques, tandis que la Russie exerce une influence politique et économique sur des pays comme la Biélorussie ou le Kazakhstan. Le concept de sous-impérialisme, développé par Ruy Mauro Marini dans les années 1960, désigne une stratégie spécifique : une bourgeoisie d’un pays sous-développé (comme le Brésil) met son économie au service des monopoles étrangers pour écouler leur production sur le marché mondial. Ce concept relève davantage de la théorie de la dépendance que de l’impérialisme classique, car il décrit une forme de collaboration plutôt qu’un conflit entre puissances.

Ce que ça pourrait changer

L’arrivée de Donald Trump au pouvoir en 2025 ne marque pas une rupture avec l’impérialisme américain, mais plutôt une intensification des contradictions internes du capitalisme états-unien. Sous son mandat, les États-Unis ont mené plus d’opérations militaires que sous Biden (par exemple, en 2025, les bombardements ont dépassé ceux de 2021), reflétant une réponse aux tensions économiques croissantes. Deux contradictions majeures expliquent cette agressivité. D’abord, les politiques économiques de Trump ont creusé les inégalités et réduit le pouvoir d’achat des travailleurs américains : en 2025, les salaires réels étaient toujours inférieurs à ceux de janvier 2021. Ensuite, la crise du coût de la vie a alimenté un mécontentement social, illustré par la défaite électorale de Kamala Harris et l’élection surprise de Zoran Mamdani à la mairie de New York. Ces tensions poussent les États-Unis à adopter des politiques plus belliqueuses pour détourner l’attention des problèmes internes, comme le montre l’escalade des sanctions contre la Chine ou l’Iran. Trump incarne ainsi une radicalisation de l’impérialisme américain, mais cette dynamique s’inscrit dans une continuité historique.

Sujets complémentaires