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Économie

Corsaires du numérique: l’IA et le privilège d’irresponsabilité

Telos · mis à jour il y a 23 j

L’ascension fulgurante des géants de l’IA tient moins au seul jeu de l’innovation qu’à une logique plus brutale, consistant à convertir en ressource disponible ce qui leur préexistait, puis à imposer leurs propres produits comme une réalité à laquelle chacun est tenu se conformer. Souvent dépeints par leurs pourfendeurs comme des pirates, les nouveaux «seigneurs de la tech», dont Sam Altman et Dario Amodei sont les figures de proue, s’apparentent en réalité davantage à des corsaires..

Conflit juridique IA

En décembre 2023, le New York Times a lancé une bataille juridique majeure contre OpenAI et Microsoft, accusant ces entreprises d’avoir utilisé sans autorisation ni compensation des millions de ses articles pour entraîner leurs modèles d’IA. En 2024 et 2025, d’autres procédures similaires ont été engagées par des groupes d’édition, des agences de presse et des auteurs contre des acteurs comme Perplexity ou Meta. Ces plaintes soulèvent une question centrale : l’IA générative s’est-elle construite uniquement sur l’innovation technique, ou aussi sur l’exploitation massive de contenus produits par d’autres ? Les demandeurs estiment que leurs œuvres ont été captées à grande échelle, sans rémunération ni accord préalable, remettant en cause le modèle économique de ces entreprises.

Corsaires modernes

Les géants de l’IA comme Sam Altman (OpenAI) ou Dario Amodei (Anthropic) sont comparés à des corsaires plutôt qu’à des pirates. Contrairement à ces derniers, qui agissent hors-la-loi, les corsaires opèrent avec une tolérance, voire un soutien institutionnel, tant que leur action sert les intérêts stratégiques de l’État qui les protège. Aux États-Unis, ces entreprises sont à la fois des acteurs privés et des actifs stratégiques pour la puissance économique, militaire et technologique du pays. En février 2026, cette relation s’est illustrée lorsque le Pentagone a rompu son contrat avec Anthropic, jugé trop risqué, pour le confier à OpenAI, montrant comment l’État peut légitimer ou sanctionner ces acteurs en fonction de leur utilité.

Accumulation prédatrice

Les plateformes numériques ont déjà bâti leur modèle économique sur l’exploitation des activités gratuites des utilisateurs : publications, clics, likes ou commentaires, comme l’ont analysé Shoshana Zuboff et Nick Srnicek. Avec l’IA, cette logique franchit un cap supplémentaire : ces systèmes absorbent massivement des contenus produits en dehors de leur écosystème, comme des textes, des images, des livres, des articles ou du code. Cette matière sociale et culturelle, souvent antérieure et extérieure aux entreprises, est convertie en données puis en actifs propriétaires. Les contenus utilisés sont minimisés au nom de l’innovation, tandis que les modèles d’IA, protégés par le droit de la propriété intellectuelle, sont monétisés. La société civile fournit ainsi la matière première, tandis que la technologie privatise les bénéfices, avec l’appui des États qui espèrent en tirer des avantages stratégiques.

Déploiement sans permission

Une fois les technologies d’IA développées, elles sont déployées dans le monde comme une évidence, sans concertation préalable. Les institutions, les entreprises et les citoyens doivent ensuite s’adapter à leurs conséquences : l’école intègre l’IA générative, les médias font face aux moteurs de réponse, les artistes aux générateurs d’images, et les salariés aux agents automatisés. La régulation intervient généralement en aval, sous la forme d’un frein à l’innovation, plutôt qu’en amont pour encadrer leur développement. Les géants américains de l’IA utilisent souvent l’argument du retard technologique irréversible pour éviter toute limite, présentant la régulation comme une menace pour leur compétitivité. Ce déploiement imposé illustre une logique où la technologie s’impose comme un état de fait, reléguant le débat démocratique à une phase ultérieure.

Effet de sidération

Les technologies d’IA produisent un effet de sidération, mélange d’émerveillement et d’impuissance, qui rend toute discussion immédiate difficile. L’exemple de ChatGPT, lancé fin 2022, est frappant : l’outil a atteint 100 millions d’utilisateurs actifs en seulement deux mois, un rythme d’adoption inédit sur internet. Pourtant, aucun cadre juridique ni débat public structuré n’avait eu le temps de se mettre en place. Le New York Times n’a ouvert son contentieux sur les données d’entraînement qu’en décembre 2023, et le règlement européen sur l’IA n’est entré en vigueur qu’à partir de 2025. Cette rapidité de diffusion suspend le jugement au moment où il serait nécessaire, tandis que ceux qui critiquent ces technologies sont perçus comme hostiles au progrès. La fascination pour leurs performances occulte les questions de responsabilité et de consentement.

Privilège d'irresponsabilité

La logique corsaire de l’IA repose sur un privilège d’irresponsabilité : les entreprises déploient leurs technologies avant toute régulation, créant des dépendances fortes. Les éventuels dégâts sociaux, culturels, environnementaux ou démocratiques sont alors qualifiés de défis d’adaptation ou de risques émergents, plutôt que de conséquences de leurs actions. Cette mécanique n’est pas propre à l’IA, mais celle-ci la rend visible avec une intensité particulière, car elle concentre en un seul objet la captation des contenus, le contournement de la délibération collective et la dépendance à des infrastructures privées. Une société démocratique ne peut accepter que l’innovation se développe sans cadre, sans consentement ni responsabilité partagée. La question n’est pas d’être pour ou contre la technologie, mais de lui retirer son privilège d’irresponsabilité pour la réintégrer dans le champ politique.

Ce que ça pourrait changer

L’article souligne que les bénéfices de l’IA se négocient principalement entre la puissance étatique et les acteurs privés, laissant la société civile dans l’obligation de s’adapter à des technologies imposées. Une société démocratique doit pouvoir interroger : qui autorise ces innovations ? Qui consent à leur usage ? Qui en bénéficie ? Qui répare les dommages ? Qui peut dire non ? Sans ces garde-fous, l’innovation reste un outil de pouvoir entre les mains d’une élite technologique et politique, plutôt qu’un levier de progrès partagé. L’IA mérite mieux qu’une logique corsaire, où les gains sont privatisés et les coûts externalisés. Elle doit être réintégrée dans l’espace du conflit, de la responsabilité et du consentement, pour redevenir un outil au service de tous.

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