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Économie

La stratégie de puissance de la Turquie

Telos · mis à jour il y a 27 j

La Turquie accueillera les 7 et 8 juillet un sommet de l’OTAN, dont elle est membre depuis 1952. Mais cette continuité masque des évolutions significatives.

Contexte géopolitique turc

La Turquie, membre de l’OTAN depuis 1952, accueille un sommet de l’Alliance les 7 et 8 juillet 2026. Cependant, sa politique étrangère a profondément évolué depuis l’arrivée au pouvoir en 2002 du parti islamiste AKP, dirigé par Recep Tayyip Erdoğan. Depuis 2015, cette politique combine nationalisme hérité des gouvernements précédents et islam politique, avec une rhétorique visant à promouvoir un équilibre eurasiatique. Cette orientation s’inscrit dans un contexte de bouleversements au Moyen-Orient, où la Turquie cherche à jouer un rôle central. Erdoğan, dont le mandat présidentiel s’achève en 2028 sans possibilité de prolongation, a marqué cette stratégie de son empreinte personnelle, mêlant ambitions suprémacistes et vision d’une domination morale du monde musulman, inspirée par l’héritage ottoman.

Islam politique et pouvoir

Depuis deux décennies, l’islam politique en Turquie a progressé sous l’influence de l’AKP, avec un discours de plus en plus littéraliste et belliqueux. Le régime contrôle 90 % de la presse, a épuré les écoles, la diplomatie et l’armée après la tentative de coup d’État de 2016, et a marginalisé les opposants. Erdoğan, dont les convictions personnelles épousent cette orientation, promeut l’idée d’une Turquie leader du monde musulman, comme aux temps des sultans-khalifes ottomans. Cette vision s’appuie sur un islam radical, financé en partie par des pétromonarchies et amplifié par les réseaux sociaux. La défense de la cause palestinienne, érigée en cause sacrée, illustre cette stratégie, bien que les relations avec Israël, autrefois stratégiques, se soient fortement dégradées depuis l’arrivée de l’AKP au pouvoir.

Relations avec Israël et Moyen-Orient

Les relations entre la Turquie et Israël, autrefois partenariat stratégique, sont aujourd’hui en crise. Erdoğan multiplie les discours belliqueux, évoquant une intervention militaire turque pour libérer Jérusalem et détruire Israël, tandis que certains ministres turcs se projettent déjà comme gouverneurs de la ville. Cette rhétorique s’accompagne d’un activisme pseudo-humanitaire, mais la Turquie reste prudente dans ses actions. Cependant, les tensions pourraient s’aggraver, notamment via la Syrie, où les ambitions turques et israéliennes risquent de se heurter directement. Cette escalade place pour la première fois les deux armées en contact direct, dans un contexte de relations bilatérales au plus bas.

Stratégie d’influence en Europe

La Turquie a développé une stratégie d’influence ciblant sa diaspora en Europe, estimée à 6 millions de personnes en 2020, dont 3 millions en Allemagne. Sous Erdoğan, cette communauté est encouragée à maintenir des liens étroits avec la mère-patrie, notamment via le Diyanet, l’autorité religieuse turque qui supervise plus de 100 mosquées en France. Le discours d’Erdoğan en 2008, qualifiant l’assimilation d’« crime contre l’humanité », a renforcé cette dynamique. Les imams, sous couvert de lutte contre le racisme antimusulman, promeuvent aussi le loyalisme envers l’AKP, au point que certains pays européens s’inquiètent de leur loyauté. Cette polarisation de la diaspora complique son intégration et suscite des mesures de surveillance accrues.

Renseignement et services secrets

Le MIT (Service de renseignement turc), héritier de l’Organisation Spéciale ottomane, est désormais un outil clé de la politique étrangère turque. Depuis les purges de 2016, il est dirigé par des proches de l’AKP et a été modernisé par Hakan Fidan, devenu ministre des Affaires étrangères en 2023. Le MIT opère à l’échelle mondiale, notamment en Syrie, en Libye, en France (où il est soupçonné d’avoir assassiné trois militantes kurdes en 2013) et à Chypre. En Allemagne, il compterait 6 000 informateurs et surveille particulièrement les Kurdes et les alevis. Il coopère avec des services étrangers comme ceux du Qatar, de l’Azerbaïdjan et de la Russie, tout en développant des activités d’espionnage économique et de lutte contre les cybermenaces.

Industrie militaire et hard power

Erdoğan a privilégié le hard power, développant un complexe militaro-industriel ambitieux. La Turquie exploite son appartenance à l’OTAN et son union douanière avec l’UE pour exporter des armes, notamment des drones, dont elle est devenue la deuxième exportatrice mondiale (8,3 milliards d’euros en 2025, contre 211 millions en 2002). Quatre entreprises turques (ASELSAN, Turkish Aerospace Industries, BAYKAR, ROKETSAN) figurent parmi les 100 plus grands fabricants d’armes au monde. Les sanctions américaines, ayant exclu la Turquie du programme des F-35, ont accéléré cette autonomie. La Turquie cultive aussi des relations ambiguës avec des factions islamistes, comme Daesh ou le Hamas, pour étendre son influence en Syrie, en Libye et en Somalie, ce qui lui vaut d’être qualifiée de « state sponsor of terrorism » par certains observateurs.

Ambitions nucléaires et alliances

Depuis 2019, des responsables turcs, dont Erdoğan et Hakan Fidan, expriment leur frustration de ne pas faire partie du club des puissances nucléaires. Des milieux religieux turcs justifient cette ambition par le fait qu’Israël possède l’arme nucléaire, et que les pays musulmans y ont donc droit. Le Pakistan, puissance nucléaire depuis 1987, est perçu comme un partenaire clé pour Ankara, qui cherche à développer une coopération militaire, voire nucléaire, avec Islamabad. Cette stratégie vise à s’insérer dans l’alliance stratégique entre Islamabad et Riyad, tout en développant des débouchés pour son industrie militaire. Cependant, cette ambition inquiète l’Inde, qui a bloqué l’adhésion de la Turquie aux BRICS en 2025.

Ce que ça pourrait changer

Malgré ses tensions avec l’Occident, la Turquie reste économiquement et géopolitiquement liée à l’Union européenne, notamment via l’union douanière et sa diaspora. Elle cherche aussi à tirer parti de son statut de membre de l’OTAN, malgré des divergences croissantes avec ses partenaires. Cependant, ses actions en Méditerranée, comme l’achat d’un porte-hélicoptères espagnol et de sous-marins allemands, ont déclenché une course aux armements avec la France et d’autres pays. Ces tensions illustrent les contradictions d’une Turquie qui oscille entre son ancrage occidental et ses ambitions révisionnistes en Orient. Les purges dans l’armée et les sanctions américaines affaiblissent aussi sa crédibilité militaire, malgré ses claims de puissance.

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