Entretien – Gunnar Declerck. Perception et apparition du monde
Jessica Lombard. Dans le contexte de la parution de l’ouvrage Perception et apparition du monde (2024) dont elle rédige le compte-rendu pour Implications philosophiques (disponible ici), la philosophe Jessica Lombard (enseignante-chercheuse contractuelle à l’Université Côte d’Azur, CRHI) a également eu la possibilité de s’entretenir avec l’auteur, le philosophe et phénoménologue Gunnar Declerck (Maître de Conférences en philosophie à l’Université de Technologie de Compiègne, laboratoire COSTECH).
Gunnar Declerck, auteur de Perception et apparition du monde, a un parcours intellectuel non conventionnel. Ingénieur en informatique à l’origine, il s’est tourné vers la philosophie et la phénoménologie sur le tard, sans suivre de cursus classique en philosophie. Il a obtenu un poste de Maître de Conférences à l’Université de Technologie de Compiègne (UTC) après une thèse en épistémologie. Son parcours a été marqué par une rencontre décisive avec Bernard Stiegler, philosophe et théoricien des industries culturelles, qui a introduit Declerck à la phénoménologie, notamment via les travaux d’Edmund Husserl sur les objets temporels. Stiegler a également influencé sa réflexion sur la perception, en suggérant que la conscience et la cognition sont façonnées par des outils techniques comme l’écriture.
Bernard Stiegler, figure majeure de la philosophie contemporaine, a joué un rôle central dans la formation intellectuelle de Gunnar Declerck. Dans les années 1990, Stiegler enseignait à l’UTC une filière innovante mêlant ingénierie et sciences humaines, où il développait des idées sur la critique des industries culturelles, inspirée de l’École de Francfort (Adorno, Horkheimer, Benjamin). Ses cours sur la phénoménologie, notamment la théorie de Husserl, ont marqué Declerck. Stiegler y évoquait aussi l’impact des technologies, comme l’enregistrement analogique, sur la mémoire et la conscience. Plusieurs concepts de Perception et apparition du monde, comme la structuration narrative de la perception, s’inspirent indirectement de ces réflexions, bien que Declerck les ait développés de manière autonome.
Gunnar Declerck a choisi d’écrire Perception et apparition du monde sous forme d’aphorismes, un style peu courant en philosophie contemporaine. Cette décision répond à plusieurs objectifs. D’abord, il souhaitait éviter un style linéaire et impersonnel, typique des ouvrages philosophiques traditionnels, pour privilégier un texte dynamique et accessible. Ensuite, il voulait exprimer sa propre voix, en s’inspirant de penseurs comme Friedrich Nietzsche et Ludwig Wittgenstein, qui ont utilisé l’aphorisme. Enfin, cette forme permet une liberté de composition, où chaque fragment peut être retravaillé indépendamment, comme un poème ou une sculpture. Le livre compte près de 900 aphorismes, écrits sur cinq ans, avec un ordre soigneusement pensé pour guider le lecteur.
Dans Perception et apparition du monde, Gunnar Declerck rompt avec ses précédents travaux, notamment Résistance et tangibilité, qui s’inscrivaient dans une phénoménologie plus orthodoxe, influencée par Martin Heidegger. Ce nouvel ouvrage marque une rupture par sa radicalité et son rejet des influences passées. Declerck y exprime une insatisfaction envers une philosophie universitaire souvent centrée sur des commentaires d’auteurs morts, sans proposition originale. Il y défend une vision de la perception centrée sur la situation et la narration, plutôt que sur l’expérience d’un sujet percevant un objet. Ce changement reflète une volonté de retrouver une pensée autonome et engagée, en phase avec l’esprit de la phénoménologie.
Gunnar Declerck critique dans son ouvrage une conception dominante de la perception, qu’il qualifie de modèle transitif ou despotique. Selon cette vision, la perception est réduite à une expérience où un sujet percevant a conscience d’un objet perçu. Par exemple, la phrase « Je vois la table » illustre cette syntaxe sujet-verbe-objet. Declerck rejette ce modèle, car il impose une vision réductrice de la perception, centrée sur l’individu et son expérience, au détriment de la situation ou du contexte. Pour lui, ce qui apparaît perceptivement n’est pas un objet isolé, mais une scène complexe, une intrigue à laquelle le sujet participe. Cette critique vise aussi bien la phénoménologie classique (Husserl) que les approches contemporaines en philosophie de l’esprit.
Gunnar Declerck propose une vision alternative de la perception, qu’il décrit comme une narration ou une histoire. Selon lui, ce qui apparaît perceptivement est une situation travaillée par une intrigue, dont le sujet fait partie. Par exemple, chercher ses clés de voiture avant d’aller chercher sa fille à l’école implique une perception liée à un contexte émotionnel et temporel. Cette approche s’oppose à la vision traditionnelle où la perception est réduite à une expérience subjective. Declerck s’inspire ici de la phénoménologie, mais aussi de réflexions sur la technique, comme celles de Bernard Stiegler, qui souligne l’influence des outils culturels sur notre manière de percevoir et de penser.
Gunnar Declerck critique la phénoménologie classique pour son retour aux choses mêmes, une expression popularisée par Husserl pour désigner une philosophie centrée sur l’expérience directe des objets. Pour Declerck, cette approche reste prisonnière d’un modèle sujet-objet et ignore la dimension narrative et contextuelle de la perception. Il propose plutôt un retour aux scènes mêmes, où la perception est comprise comme une scène dynamique, une intrigue à laquelle le sujet participe. Cette idée rejoint sa critique du modèle transitif et son insistance sur la situation comme unité de base de la perception. Cette proposition vise à dépasser les limites d’une phénoménologie trop centrée sur l’individu.
Gunnar Declerck intègre dans sa réflexion l’influence des *technologies cognitives* sur la perception. Il s’inspire notamment des travaux de Bernard Stiegler, qui souligne que la conscience et la cognition sont façonnées par des outils comme l’écriture ou l’enregistrement analogique. Pour Declerck, la perception n’est pas un phénomène pur, mais est *informée* par des produits culturels et techniques. Par exemple, la manière dont nous percevons le temps ou les objets est influencée par des dispositifs techniques qui organisent notre expérience. Cette idée rejoint sa vision de la perception comme une narration, où les outils culturels jouent un rôle actif dans la structuration de notre rapport au monde.

