Le stock en manque de souffle
Le Pavillon de l’Arsenal proposait depuis le mois d’avril, hors les murs, une exposition intitulée « Stock. Architectures de survie et de transmission » qui s’intéresse à « l’expansion massive de bâtiments gigantesques dont la seule fonction est de stocker ».
Notre société stocke davantage que jamais, mais ces espaces de stockage sont délibérément rendus invisibles. D’ici 2050, le parc immobilier logistique en France devrait augmenter de 50 %, soit près de huit millions de mètres carrés supplémentaires. Cette expansion se manifeste par la prolifération d’entrepôts, de plateformes logistiques et de data centers (centres de données) de plus en plus vastes et éloignés des centres-villes. L’exposition Stock, organisée par le Pavillon de l’Arsenal à Paris, analyse ce phénomène comme une invisibilisation du stockage, où les infrastructures de transport ont pris le pas sur les lieux de réserve. Selon le commissaire de l’exposition, Paul Landauer, cette tendance reflète un refoulement des espaces de stockage hors du champ de la représentation collective, malgré leur emprise croissante sur le territoire. Les cartographies présentées révèlent un maillage discret mais structurant de ces infrastructures, dépendantes des réseaux de transport et d’énergie.
Le développement des espaces de stockage s’inscrit dans les transformations récentes du capitalisme, qualifié de capitalisme algorithmique. Ce système repose sur une privatisation des données numériques, comparable aux enclosures du XVIe siècle qui ont privé les paysans de l’accès aux terres communes. Les data centers et les entrepôts modernes forment une géographie intégrant des micro-espaces comme les hubs (plateformes de distribution), les dark stores (magasins fantômes pour livraisons rapides) et les consignes automatiques. Ces infrastructures permettent une accumulation primitive du capital en captant les traces numériques, les productions culturelles et les communications humaines. La massification de la consommation en ligne a entraîné une prolifération d’entrepôts géants, paradoxalement conçus pour des durées de stockage très courtes, afin de répondre aux exigences de livraison rapide. Paul Landauer évoque un refoulé du stock, soulignant que cette évolution relève davantage d’une stratégie méthodique des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) que d’un processus inconscient.
Les data centers, ces infrastructures dédiées au traitement massif de données par l’intelligence artificielle, illustrent plusieurs contradictions de notre époque. Ils constituent des réceptacles privés de données produites collectivement, des lieux de mémoire à la fois vastes et fragiles, et des équipements extrêmement gourmands en ressources énergétiques. Leur développement s’inscrit dans une société qui prétend pourtant viser la sobriété. Ces centres de données soulèvent des questions sur la propriété des données, leur sécurisation et leur impact environnemental. Leur architecture, souvent standardisée et désincarnée, reflète une logique de rationalisation maximale, où la forme architecturale est subordonnée aux impératifs économiques et techniques du capitalisme algorithmique.
L’exposition interroge la place de l’architecture dans la conception des espaces de stockage. Si certains projets cherchent à donner une dignité architecturale à ces bâtiments utilitaires en travaillant les façades, les matériaux ou l’insertion paysagère, ces exemples restent marginaux. La majorité des infrastructures logistiques sont conçues selon une rationalité abstraite, standardisée et désincarnée, souvent qualifiée de désarchitecture. L’architecte Kersten Geers, dans son ouvrage Architecture without content, propose une approche alternative en valorisant ces espaces comme des architectures rationnelles, stables et génériques, capables d’accueillir divers programmes. Cependant, cette autonomie relative reste encadrée par les rapports sociaux et économiques existants, et peut même légitimer les conditions de production actuelles du capitalisme algorithmique.
L’exposition adopte une approche historique pour explorer les différentes architectures du stockage à travers les époques. Elle met en parallèle les formes construites et les représentations culturelles associées, évoquant par exemple l’anthropomorphisme des greniers Dogon en Afrique, les Njalla (greniers surélevés) des Samis en Scandinavie ou les greniers-forteresses de l’Atlas au Maroc. Ces exemples illustrent une époque où les artefacts de stockage étaient l’expression matérielle d’une collectivité et de ses règles coutumières. La scénographie minimaliste, mêlant maquettes, photos et plans, sert un propos rigoureux. Cependant, l’exposition est critiquée pour son manque de contextualisation économique, qui occulte les conditions de production de ces architectures et suggère une évolution historique linéaire jusqu’à leur invisibilisation moderne.
L’exposition conclut sur des pistes pour une réappropriation architecturale du stockage, notamment à travers deux stratégies : la visibilisation des flux et la réintroduction d’espaces de réserve. La première vise à rendre perceptibles les dépendances et les infrastructures qui conditionnent notre quotidien, par exemple en intégrant des programmes de logistique urbaine ou des réserves muséales dans l’espace public. La seconde stratégie prône un droit au rangement, permettant le développement de pratiques de troc, de réparation et de réemploi, échappant partiellement aux logiques marchandes. Ces propositions, bien que concrètes, restent limitées et ne remettent pas en cause les rapports sociaux capitalistes. L’exposition souligne ainsi l’absence d’une vision holistique capable de restaurer une souveraineté collective sur les moyens de production, de stockage et de circulation des biens.
L’article souligne que la réappropriation du stockage passe nécessairement par une remise en question des rapports sociaux capitalistes imposés par l’économie algorithmique. Il critique à la fois le refuge formaliste d’une autonomie architecturale acritique et les limites d’une approche néoluddite (opposée aux technologies modernes). Pour l’auteur, seule une organisation collective et planificatrice, capable de subvertir l’appropriation capitaliste, peut répondre à l’expropriation des espaces de production. L’urbanisme et l’architecture doivent ainsi participer à la définition de structures sociales émancipées, exercant une pleine souveraineté sur leurs productions. L’exposition laisse ces questions ouvertes, invitant à une réflexion plus large sur les moyens de réarmer le stockage en exprimant ses contradictions et en repensant les organisations sociales.

