Donald Trump ou la contagion du mal ordinaire
L’ESSENTIEL Trump agit comme un révélateur. Ses propos accélèrent une désinhibition morale générale où la brutalité, le mépris et la transgression deviennent progressivement acceptables. Le mal procède par division. Il fracture l’individu, les relations humaines, la société et le rapport au vivant,…
Résumé
Trump comme révélateur
Donald Trump agit comme un révélateur des tensions morales et sociales contemporaines.
Ses propos et actions accélèrent une désinhibition morale générale, où la brutalité, le mépris et la transgression deviennent progressivement acceptables dans la société.
Ce phénomène dépasse sa personne : il cristallise une tendance plus large où ce qui était autrefois inacceptable devient tolérable, voire imité.
Trump ne crée pas ces forces, mais leur donne une légitimité symbolique depuis le sommet du pouvoir mondial, notamment grâce à l’instantanéité des réseaux sociaux et à sa fortune personnelle.
Cette dynamique n’est pas limitée aux États-Unis : elle se propage en Europe et dans d’autres régions, transformant les comportements politiques, économiques et sociaux.
Le mal ordinaire
Le mal ne se manifeste pas toujours sous des formes spectaculaires ou exceptionnelles, comme celle d’un monstre.
Il se diffuse souvent de manière silencieuse et progressive, en se normalisant et en s’intégrant aux pratiques quotidiennes.
Hannah Arendt a souligné dans Eichmann à Jérusalem que le mal peut devenir banal et cesser d’être jugé moralement.
Trump incarne cette dynamique en performativisant le mal : il l’exhibe sans honte et suspend l’exercice du jugement moral chez ses partisans.
René Girard, avec sa théorie de la violence mimétique, explique que cette libération de la violence se propage dans tous les interstices de la société, des relations humaines aux pratiques économiques.
Chaque transgression devient un précédent, une jurisprudence sans prudence, alimentant une spirale auto-alimentée.
Division : cœur du mal
Le mal commence souvent par la division, un concept que l’on retrouve dans le mot grec diabolos, signifiant « celui qui sépare ».
Cette division opère à quatre niveaux.
En soi, elle se manifeste par un écart entre ce que nous savons juste et nos actions, entre notre vulnérabilité et le masque que nous portons pour exister, comme l’a décrit Erich Fromm dans Avoir ou être.
Entre les humains, l’autre cesse d’être un visage, au sens d’Emmanuel Levinas, pour devenir un obstacle à contourner ou à éliminer.
Dans la société, cette division oppose irréconciliablement les gagnants et les perdants, désignant des boucs émissaires.
Avec le vivant, elle transforme la relation en prédation, réduisant la nature et les êtres vivants à des ressources.
Ces divisions créent un climat de conflit permanent, où la violence devient acceptable.
Guerre économique globale
La logique de la guerre ne se limite pas aux conflits armés : elle s’étend à l’économie, au management et aux relations sociales.
Dans les entreprises, elle se traduit par une mise en concurrence permanente, une culture du chiffre où les tableaux de bord comptent plus que les personnes, et un burn out transformé en rite de passage plutôt qu’en signal d’alerte.
Au niveau social, cette logique stigmatise les plus fragiles et légitime des inégalités extrêmes.
Sur la scène internationale, elle se manifeste par l’utilisation des sanctions comme outils de coercition courante, l’abandon des engagements climatiques au profit de la compétitivité à court terme, et l’affaiblissement des institutions multilatérales.
Wendy Brown, dans Défaire le démos, montre que la rationalité néolibérale a rendu impensable toute autre grammaire que le rapport de force.
Cette guerre économique prépare le terrain pour des conflits armés.
Paradigme de la guerre
Un paradigme, selon Thomas Kuhn, est un ensemble de présupposés si intériorisés qu’ils deviennent invisibles et structurent notre perception de la réalité.
Le paradigme économico-politique dominant s’est rigidifié autour d’axiomes comme la compétition comme moteur de la vie sociale, la valeur mesurée à la capacité de dominer, et les relations réduites à des rapports de force.
Ce paradigme, appelé grammaire de la guerre, n’est pas une métaphore : il produit de la souffrance et de la mort réelles, que ce soit dans les entreprises, les sociétés ou les relations internationales.
Pour le transformer, il ne suffit pas de moraliser l’usage du pouvoir : il faut refonder la conception même de la puissance, en remplaçant les présupposés de la guerre par ceux de la reconnaissance de l’autre comme sujet digne.
Culture de paix stratégique
La culture de paix n’est pas une utopie, mais une stratégie de survie face à la ronde auto-alimentée du mal ordinaire.
Elle commence par la reconnaissance que l’autre, qu’il soit concurrent, migrant ou ennemi, est un sujet digne dont la vulnérabilité nous concerne.
André Gorz, dans Penser l’avenir, souligne que l’utopie a pour fonction de nous donner le recul nécessaire pour juger nos actions à la lumière de ce que nous pourrions faire.
Cette culture de paix repose sur le lien et le travail patient d’apprendre à vivre ensemble, plutôt que sur des réformes marginales.
Elle implique un changement profond dans nos modes de pensée, de gouvernance et d’économie, pour rompre avec la logique de la division et de la guerre.
Tout le reste – travail intérieur, éducation, politique et économie – n’est qu’un chemin vers cette évidence.
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