Peut-on relocaliser l’Empire ?

Soutenir l’agrandissement des usines électroniques en France, c’est défendre la “souveraineté industrielle” et laisser le reste du monde en paix ? Au contraire, prévient Celia Izoard dans sa préface à l’ouvrage “Anatomie d’une puce”. Les mécanismes de cette supposée “souveraineté” sont aux fondemen…
Résumé
Les puces, objets invisibles
Les puces électroniques, aussi appelées semi-conducteurs ou circuits intégrés, sont des composants minuscules et omniprésents dans notre quotidien.
Par exemple, une simple borne de validation de transport en contient plusieurs dizaines, tandis qu’un téléphone en utilise environ 160 et une voiture hybride près de 3 500.
Leur puissance varie considérablement : une puce basique peut contenir jusqu’à 10 000 transistors, contre 100 milliards pour celles utilisées dans les serveurs d’intelligence artificielle.
Ces objets, souvent perçus comme banals, reposent sur des chaînes d’approvisionnement extrêmement complexes.
Une borne de transport, par exemple, peut nécessiter près d’un million de composants électroniques, issus de dizaines de pays et de minéraux extraits aux quatre coins du monde.
Leur fabrication implique des étapes réparties sur plusieurs continents, rendant leur production et leur assemblage invisibles pour la plupart des utilisateurs.
Technologie et hégémonie
Les puces électroniques sont le symbole de l’hégémonie néolibérale des puissances occidentales des années 2000.
Leur production exige des capitaux colossaux et des chaînes d’approvisionnement mondialisées, reposant sur des relations de pouvoir asymétriques.
Les sociologues allemands Brand et Wissen qualifient cette organisation de « mode de vie impérial », où les objets du quotidien deviennent des produits hypermondialisés.
La pax americana a permis l’émergence de la Silicon Valley et de ses chaînes d’approvisionnement tentaculaires, rendant le numérique dépendant d’une logistique mondiale.
Aujourd’hui, cette domination est remise en question par l’émergence de nouveaux empires, comme la Chine, qui cherche à contrôler les ressources et les marchés des semi-conducteurs, notamment à travers Taïwan, où sont fabriquées la majorité des puces mondiales.
Relocalisation impossible ?
La relocalisation des chaînes de production des puces électroniques semble impossible, malgré les efforts politiques et économiques pour y parvenir.
En 2022, les États-Unis ont adopté un Chips Act pour subventionner la production locale de semi-conducteurs, suivi en 2023 par un European Chips Act visant à produire 20 % de la demande européenne sur le continent.
En France, près de Grenoble, l’État a promis 2,9 milliards d’euros pour agrandir l’usine STMicroelectronics, un groupe franco-italien.
Cependant, ces initiatives ignorent la complexité des chaînes d’approvisionnement, qui comptent plus de 6 600 fournisseurs directs pour STMicroelectronics.
Une seule puce peut contenir des dizaines de métaux différents, comme l’arsenic, le tantale ou le gallium, extraits et raffinés dans des pays variés.
Ainsi, même une production locale ne peut être totalement autonome.
Coût environnemental caché
La production de puces électroniques a un coût environnemental considérable, souvent sous-estimé.
Les usines de STMicroelectronics et Soitec à Grenoble, par exemple, consomment autant d’eau qu’une ville de 400 000 habitants et autant d’électricité qu’une ville de 230 000 habitants.
Cette consommation s’ajoute à celle des étapes précédentes, comme l’extraction de quartz et la purification du silicium, qui nécessitent des hauts-fourneaux très énergivores.
Malgré ces impacts, le consensus politique en faveur de la « relocalisation » empêche souvent de contester ces prélèvements de ressources.
Les défenseurs de ces projets argumentent que la production locale est préférable à une sous-traitance asiatique, mais ils omettent de souligner que les usines grenobloises ne produisent qu’une étape parmi des dizaines d’autres, réparties dans le monde.
Mille-feuille de dominations
Les puces électroniques incarnent un réseau complexe de dominations, reflétant les ravages de l’industrie et les dynamiques coloniales.
Par exemple, l’est de la République démocratique du Congo, riche en mines artisanales de tantale et d’étain, est marqué par un état de guerre permanent depuis les débuts de la révolution informatique.
Les grandes puissances exploitent ces ressources, alimentant des conflits et le recrutement d’enfants soldats.
Les étapes de production des puces, comme l’extraction des minerais ou la métallurgie, révèlent ainsi les inégalités et les violences structurelles qui sous-tendent notre quotidien technologique.
Ces réalités sont souvent masquées par l’image d’une industrie « high tech » et innovante.
Illusion de la souveraineté
La notion de « souveraineté technologique » ou de « relocalisation » est largement promue pour justifier les investissements dans la production locale de puces électroniques.
Cependant, cette approche ignore la réalité des chaînes d’approvisionnement mondialisées.
Les usines comme celle de STMicroelectronics à Grenoble ne produisent qu’une partie infime du processus, souvent limitée à la gravure des transistors sur des galettes de silicium.
Les étapes ultérieures, comme la découpe, le test et l’assemblage des puces, sont réalisées dans des usines situées en Asie.
Ainsi, même une production locale ne peut prétendre à une véritable autonomie, car elle reste dépendante de ressources et de savoir-faire répartis dans le monde entier.
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