Au camp de Kriandongo, des centaines de milliers de réfugiés soudanais tentent de reconstruire leur vie
À la périphérie de la ville ougandaise de Biale, des tentes s’égrènent le long de routes poussiéreuses qui s’ouvrent sur de vastes champs. Le camp de Kriandongo se tient à la croisée d’un passé brisé et d’une vie que l’on tente, prudemment, de reconstruire..
Le camp de Kriandongo est situé en Ouganda, à environ 275 kilomètres de la capitale Kampala. Il accueille près de 600 000 réfugiés soudanais depuis le début de la guerre au Soudan en avril 2023, ainsi que des réfugiés d'autres pays comme le Soudan du Sud, le Burundi ou la République démocratique du Congo. Ce camp, initialement conçu comme une solution temporaire, est devenu un lieu de vie permanent pour beaucoup. Les conditions y sont difficiles : les tentes, prévues pour durer six mois, servent d'abris depuis plus de trois ans. Les habitants, marqués par la guerre et la fuite, tentent de reconstruire leur existence malgré le manque de ressources, l'insuffisance des soins de santé et les rations alimentaires réduites. Le camp illustre une phase de survie où la solidarité entre réfugiés est essentielle pour faire face aux défis quotidiens.
Les réfugiés soudanais arrivés à Kriandongo ont souvent fui leur pays après des voyages éprouvants. Par exemple, Hussein Hashim Taiman, ingénieur civil titulaire d'un master, a quitté Omdurman avec ses enfants en mai 2023. Son trajet a traversé le Soudan du Sud avant d'atteindre l'Ouganda, marqué par des dangers comme le harcèlement et les abus. D'autres, comme Mutasim Mohamed Ahmed, originaire de Nyala au Darfour du Sud, ont fui Khartoum après avoir travaillé dans le commerce international. Ces parcours illustrent la précarité des déplacements forcés, où les réfugiés arrivent avec peu de biens mais emportent des souvenirs et des traumatismes. Leur arrivée à Kriandongo représente une nouvelle étape, non pas la fin de leur épreuve, mais le début d'une lutte pour la survie et la reconstruction.
Dans le camp, la solidarité est devenue une nécessité pour survivre. Des initiatives locales, comme les cuisines communautaires, ont été mises en place pour lutter contre la faim. Une vingtaine de ces cuisines fonctionnent aujourd'hui, réduisant les cas de malnutrition et renforçant les liens sociaux. Mutasim Mohamed Ahmed, secrétaire de ces cuisines, explique que leur création a été motivée par la réduction des rations du Programme alimentaire mondial (PAM), qui a entraîné des décès et des fausses couches. Ces cuisines ne fournissent pas seulement de la nourriture, mais aussi un sentiment d'appartenance et d'entraide. Elles symbolisent la résilience des réfugiés, qui transforment leur souffrance en actions collectives pour soulager les plus vulnérables.
Parmi les réfugiés de Kriandongo, certains sont des professionnels qualifiés qui ont reconstruit leur carrière en Ouganda. Le Dr Abdul Jabbar Ahmed Adam, spécialiste en médecine interne, travaillait autrefois à l'hôpital Ibn Sina de Khartoum. Aujourd'hui, il soigne des patients à l'hôpital de Gombe à Kampala. Il souligne que l'Ouganda a accueilli les réfugiés sans discrimination et que les médecins soudanais aident à combler les manques en personnel médical. D'autres, comme Hussein Hashim Taiman, ancien ingénieur de la mission conjointe Union africaine–Nations Unies au Darfour (MINUAD), dirigent désormais des initiatives communautaires. Ces parcours montrent que tous les réfugiés ne dépendent pas uniquement de l'aide internationale : certains contribuent activement à la société d'accueil.
Les femmes réfugiées jouent un rôle clé dans la reconstruction des vies à Kriandongo. Le Dr Widad Makki, ancienne professeure d'université et directrice du département d'éducation spécialisée à Khartoum, a fui son domicile sous les bombardements avec ses enfants. Aujourd'hui, elle soutient les cuisines communautaires via l'organisation Al-Malam Darfur pour la paix et le développement. Elle explique avoir traversé des rues jonchées de corps et de voitures brûlées pour protéger ses enfants. Son engagement illustre la résilience des femmes, qui, après avoir survécu à la guerre, s'investissent pour aider leurs compatriotes. Leur travail est essentiel pour maintenir un minimum de normalité, notamment en matière d'éducation et de santé.
L'intégration des réfugiés en Ouganda est un exemple de coexistence, mais elle reste précaire. Ibrahim Zakaria Yahya, originaire du Darfour du Sud, a fui le Soudan en 2007 et s'est installé à Biale après des années à Kampala. Il a ouvert le White Heart Hotel, symbolisant son espoir de paix et de réconciliation. Il souligne que l'Ouganda l'a accueilli sans le traiter comme un réfugié, mais seulement sur le papier. Pourtant, malgré cette intégration, l'incertitude domine : beaucoup aspirent à rentrer au Soudan une fois la guerre terminée. Les défis restent immenses, notamment pour les jeunes, dont l'avenir est menacé par le manque d'éducation et d'emplois. L'espoir de rentrer chez soi reste le moteur de leur quotidien.
Les réfugiés de Kriandongo lancent un appel urgent à la communauté internationale. Hussein Hashim Taiman met en garde contre l'avenir d'une génération entière, menacée par le manque de ressources et l'absence de perspectives. Les services de base, comme l'éducation, la santé et l'eau, sont insuffisants, et les tentes conçues pour six mois sont devenues des abris permanents depuis plus de trois ans. Les cuisines communautaires, bien qu'utiles, ne suffisent pas à endiguer la malnutrition. Les professionnels comme le Dr Abdul Jabbar Ahmed Adam soulignent que l'Ouganda, bien qu'accueillant, manque de moyens pour répondre à tous les besoins. Cet appel reflète la nécessité d'une aide durable et d'une attention accrue pour éviter une crise humanitaire prolongée.

