La garde
« L'estive », troisième volet : accompagner le troupeau. L’article La garde est apparu en premier sur BALLAST..
Le métier de berger·e consiste à observer, orienter, attendre, soigner et garder un troupeau de brebis, souvent accompagné de chiens et parfois d’un âne comme Maestro. Ce travail saisonnier, qui dure environ quatre mois, implique de gérer un cheptel pouvant atteindre 1 200 têtes, composé principalement de brebis mais aussi de chèvres, de béliers et de boucs. Les éleveurs des alentours de Forcalquier et Manosque (France) confient leurs animaux à des berger·ère·s pour la période d’estive en alpage. Le rôle principal est de veiller à la santé et à la sécurité des animaux tout en respectant les limites de pâturage de la montagne. Marine, une des berger·ère·s citées, explique que ce métier demande une attention constante et une adaptation aux conditions changeantes de l’environnement montagnard.
Une journée type de berger·e commence tôt, entre 7 et 8 heures, pour éviter les heures les plus chaudes du soleil. La journée se divise en plusieurs phases : le biais (la direction donnée au troupeau pour orienter sa marche), la surveillance des pâturages, et la gestion des imprévus comme les blessures ou les attaques de prédateurs. Le repas est souvent pris sur le terrain, entre deux déplacements, et la journée s’achève vers 22 heures après 10 à 11 heures de marche. Marine souligne que cette routine, bien que répétitive, est apaisante : « Je m’étais fait la réflexion déjà, en transhumance. C’est vraiment un temps particulier où tu ne penses pas à autre chose que ce que tu dois faire. »
Pour guider et protéger le troupeau, les berger·ère·s utilisent plusieurs outils : des chiens comme Poutchie (un border collie) pour diriger les animaux, des bâtons pour marquer le chemin ou éloigner les bêtes, et parfois des ânes comme Maestro pour ouvrir les portes ou délier les nœuds. Les animaux sont marqués à la laine (étoiles, cœurs, lettres) pour les identifier et les trier en fin d’estive. Marine utilise aussi du sel, répandu sur les pierres, pour apporter aux brebis les minéraux dont elles ont besoin. Les chiens sont formés pour agir comme une extension du corps du berger, transformant ses intentions en mouvements coordonnés du troupeau.
Les berger·ère·s doivent constamment surveiller les prédateurs comme les rapaces (vautours, aigles) ou les loups. Les vautours, par exemple, repèrent les brebis affaiblies ou mortes et peuvent en quelques minutes attirer des dizaines d’individus, accélérant la décomposition. Les loups, eux, peuvent tuer ou blesser des dizaines de brebis en une seule attaque, laissant des animaux avec des morsures infectées ou des blessures mortelles. Jules, un autre berger cité, raconte avoir vécu des attaques où plus de 50 brebis ont été tuées ou blessées, décrivant une scène de chaos et de désespoir. La montagne elle-même représente un danger, avec des risques d’avalanches, d’orages ou de chutes de pierres.
La vie en alpage est rythmée par les saisons et les conditions météorologiques. Les berger·ère·s vivent souvent seuls dans des cabanes rudimentaires, où le silence et l’isolement peuvent devenir pesants. Marine explique que « se trouver face à ce mur, face à cette immobilité… Ça peut devenir angoissant. Tu es là, seule, tu parles peu. Au bout d’un moment, tu te mets à cogiter — souvent un peu trop… ». Les interactions avec la nature sont omniprésentes : observation des animaux sauvages, découverte de restes d’animaux morts (vertèbres, mâchoires), ou encore réflexion sur les traces géologiques comme les strates de flysch ou les bunkers de la ligne Maginot. Le paysage devient à la fois un terrain de travail et un espace de méditation.
Travailler en binôme, comme le font Marine et Jules, est un atout majeur pour gérer les troupeaux, surtout lors d’incidents comme la perte d’une brebis ou une attaque de prédateurs. Jules raconte avoir rencontré Marine lors d’une transhumance et avoir décidé de collaborer pour partager les responsabilités. Cette coopération permet de couvrir un territoire plus vaste et de mieux gérer les imprévus. Les berger·ère·s échangent aussi des informations sur les conditions météo, les dangers locaux ou les stratégies de pâturage, créant un réseau informel de solidarité dans les montagnes.
Les conditions météorologiques jouent un rôle crucial dans la vie des berger·ère·s. Une pluie soudaine peut affaiblir les brebis, les rendant vulnérables aux prédateurs ou aux chutes. Les orages, en particulier, sont redoutés car ils peuvent surprendre le troupeau en plein pâturage, provoquant panique et accidents (sauts dans le vide, noyades). Marine mentionne que « *depuis [son] arrivée, il fait plutôt beau. Pour l’instant, [elle n’a] pas encore eu de grosses pluies* », mais elle sait que les orages sont une source de stress intense pour les animaux comme pour les humains. La tempête Alex, qui a frappé la vallée de la Roya en 2020, est citée comme un exemple des dégâts que peuvent causer les intempéries en montagne.

