« On est des pauvres, on vit dans des endroits pourris »
Le terme “écologie” a-t-il un sens pour les militant·es racisé·es des quartiers populaires ? Dans un entretien à Terrestres, quatre habitant·es se livrent sur leur quotidien de locataires dans une banlieue de Paris et sur leur lutte pour des conditions d’existence dignes, entre logements exigus et insalubres, incinérateur polluant et racisme structurel. L’article « On est des pauvres, on vit dans des endroits pourris » est apparu en premier sur Terrestres..
L’article compare deux territoires aux réalités sociales et écologiques opposées : Giffry-sur-Seine, une ville de banlieue parisienne communiste depuis près d’un siècle, et un plateau montagneux du Limousin où les espaces naturels dominent. Giffry est décrite comme un lieu marqué par la précarité, la pollution et des conditions de vie difficiles, tandis que le Limousin évoque la diversité des vivants et des savoirs écologiques. Ces différences soulignent que le mot écologie n’a pas la même signification selon les milieux : dans les quartiers populaires, il renvoie d’abord aux besoins vitaux comme le logement, l’eau, les déchets ou la santé, alors que dans les zones rurales ou favorisées, il est associé à la protection des écosystèmes ou à des projets esthétiques comme les éco-quartiers.
Dans les quartiers populaires comme Giffry, l’écologie est perçue comme une lutte pour un environnement vivable plutôt que pour la préservation des milieux naturels. Oura, une habitante, explique que pour elle, l’écologie inclut des enjeux concrets comme l’asthme, le diabète ou la dépression, liés à la pollution et aux conditions de vie indignes. Elle évoque aussi les difficultés financières : avec un budget serré, comment éviter d’acheter des produits alimentaires de mauvaise qualité pour ses enfants ? L’article cite Fatima Ouassak, autrice de Pour une écologie pirate, pour illustrer cette approche. Ici, l’écologie n’est pas un luxe, mais une nécessité quotidienne face à un système qui trie les populations selon leur droit à respirer ou à vivre dans un logement décent.
L’article interroge l’idée selon laquelle les quartiers populaires seraient indifférents à l’écologie, alors qu’ils en ont une vision différente, ancrée dans leur réalité. Pour ces habitants, l’écologie blanche (celle des classes favorisées) vise à sauver ou réparer des milieux naturels, tandis que la leur consiste à habiter malgré tout. Nadia Yala Kisukidi, dans Terre du retour, Terre du repos, évoque cette aspiration révolutionnaire au repos et à la sédentarité comme un droit, et non comme un conservatisme. L’article suggère que le terme écologie pourrait même devenir inadapté pour décrire ces luttes, tant les réalités sont éloignées entre les groupes sociaux.
Les témoignages des habitants de Giffry révèlent un continuum de violences qui lie la destruction des ressources du Sud, l’émigration forcée et les conditions de vie en France. Méziane, 40 ans, décrit comment, dès l’enfance, sa famille et lui-même ont intériorisé l’idée d’un environnement pourri et inévitable : « à l’époque, on se disait, on nous met là où ils ont décidé de nous mettre, c’est pourri, c’est pourri, de toute façon on est fait pour vivre dans un environnement pourri ». Ces violences quotidiennes (logements insalubres, précarité, racisme) nourrissent des luttes environnementales locales, où la survie immédiate prime sur les enjeux globaux comme le changement climatique.
Les habitants de Giffry, majoritairement originaires du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne, décrivent des conditions de logement difficiles. Djamila raconte avoir vécu dans un appartement sans chauffage central, humide et glacial, où sa famille payait un loyer élevé pour un logement indigne. Elle n’a jamais obtenu de logement social, malgré les demandes répétées, car sa famille mono-parentale n’était pas prioritaire. Les logements sociaux étaient réservés aux familles nombreuses, laissant des ménages comme le sien sans solution. Le DAL (Droit Au Logement), une association militante, est cité comme un acteur clé pour défendre ces droits. Ces témoignages illustrent les inégalités territoriales et sociales dans l’accès au logement en France.
Les habitants interviewés sont engagés dans des collectifs militants autonomes, comme le DAL, l’Intercollectif Semaine Décoloniale ou la Convergence Citoyenne Giffryenne, qui a même siégé au conseil municipal. Massinissa, par exemple, décrit son implication politique dans sa ville natale, soulignant que quitter Giffry reviendrait à abandonner ses luttes locales. Ces engagements portent sur des enjeux variés : logement, islamophobie, violences policières, mais aussi écologie au sens large. L’article souligne que ces micro-politiques de quartier sont essentielles pour comprendre les luttes environnementales et sociales des populations marginalisées, souvent invisibilisées dans les débats écologiques traditionnels.
Les récits des habitants révèlent aussi des traumatismes liés à l’immigration et à la colonisation. Djamila évoque la peur de son père, la méfiance envers les institutions (comme l’obligation de la signature du père pour voyager en Algérie), et les silences familiaux autour de la violence coloniale. Sa grand-mère, arrivée en France à 45 ans après avoir fui un mariage violent, incarne cette génération marquée par l’exil et la précarité. Ces histoires familiales montrent comment les violences passées et présentes s’entremêlent, influençant les perceptions de l’espace, de la sécurité et de l’appartenance. Le *gris* de Giffry, décrit comme une couleur oppressante, symbolise cette mémoire douloureuse et cette difficulté à se sentir *chez soi*.

