Avant l'écoféminisme, Suzanne Césaire tissait déjà le lien entre colonisation et destruction du vivant
[Ces précurseuses écolos et féministes 2/5] Longtemps restée dans l'ombre de son mari, Suzanne Césaire a pourtant, dans sa courte carrière littéraire, tracé les lignes d'une identité martiniquaise singulière, ancrée dans son rapport à la terre. « Toujours et partout, dans les moindres représentations, primat de la plante, la plante piétinée mais vivace, morte, mais renaissante, la plante libre, silencieuse et fière.
Suzanne Césaire (1915-1966) est une intellectuelle martiniquaise souvent éclipsée par son mari Aimé Césaire, poète et homme politique. Elle a pourtant joué un rôle central dans la pensée anticoloniale et écologiste des années 1940-1950. Son œuvre, publiée principalement dans la revue Tropiques (1941-1945), explore les liens entre exploitation coloniale, destruction de l’environnement et oppression des populations locales. Contrairement à une idée reçue, son approche précède de plusieurs décennies l’écoféminisme, un courant né dans les années 1970 qui relie féminisme, écologie et critique du patriarcat. Suzanne Césaire y voit déjà une continuité entre la domination des hommes sur les femmes et celle des colons sur les terres et les peuples.
Dans ses écrits, Suzanne Césaire dénonce l’impact dévastateur de la colonisation sur les écosystèmes des Antilles. Elle décrit comment les méthodes agricoles imposées par les colons, comme la monoculture de la canne à sucre, ont appauvri les sols et réduit la biodiversité. Par exemple, elle critique l’utilisation massive de pesticides et d’engrais chimiques, introduits pour maximiser les profits, mais qui ont empoisonné les terres et les cours d’eau. Ces pratiques, selon elle, illustrent une logique extractiviste : la nature est réduite à une ressource à exploiter sans limite, au mépris de son équilibre. Elle lie cette exploitation à la destruction des cultures locales, dont les savoirs traditionnels permettaient une gestion durable des ressources.
Suzanne Césaire associe explicitement la domination coloniale à l’oppression des femmes, notamment dans son essai Le Grand Camouflage (1948). Elle y analyse comment le système colonial, en imposant sa vision du monde, a marginalisé à la fois les femmes antillaises et les savoirs écologiques locaux, souvent portés par des figures féminines. Pour elle, la libération des femmes et la préservation de la nature sont indissociables : toutes deux sont victimes d’un même système de pouvoir. Elle rejette ainsi l’idée que la nature soit un objet passif, soulignant au contraire son agency (capacité à agir), une notion rare pour l’époque. Son approche préfigure les débats actuels sur l’écoféminisme, qui considère que les femmes et la nature sont toutes deux exploitées par le capitalisme et le patriarcat.
Bien que Suzanne Césaire soit moins connue que d’autres figures de la négritude comme Frantz Fanon ou Léopold Sédar Senghor, son œuvre a influencé des générations de penseurs anticoloniaux et écologistes. Ses textes, publiés dans *Tropiques*, étaient initialement destinés à un public restreint, mais ils ont été redécouverts dans les années 1980 par des féministes et des écologistes. Aujourd’hui, des chercheurs et des militants s’appuient sur ses analyses pour critiquer les politiques extractivistes en Amérique latine et en Afrique. Son approche reste pertinente face aux crises environnementales contemporaines, où la destruction des écosystèmes et les inégalités de genre sont souvent analysées séparément.

