Histoire du droit pénal romain (2021)
Pages 1 à 10 | Pages de début Pages 11 à 48 | Introduction | Yann Rivière Pages 51 à 75 | 1. « Qu’il soit sacré ! ».
Le droit pénal romain ne s’est jamais constitué comme un système unifié, mais a évolué sur plus de treize siècles, depuis la fondation de Rome en 753 av. J.-C. jusqu’à l’époque de l’empereur byzantin Justinien (527-565 ap. J.-C.). À l’origine, la répression des crimes reposait sur un droit de vie et de mort exercé par le paterfamilias (chef de famille) et les magistrats. Ce pouvoir absolu s’appliquait aussi bien dans la sphère privée que publique. Avec l’avènement de la République romaine vers le Ve siècle av. J.-C., la notion de libertas (liberté) émerge, protégeant les citoyens contre l’arbitraire des magistrats. Les crimes deviennent alors des atteintes à l’ordre public, et des procédures judiciaires plus structurées se développent pour encadrer les poursuites.
Entre le Ier siècle av. J.-C. et le Ier siècle ap. J.-C., les guerres civiles et l’instabilité politique mènent à l’établissement de l’Empire romain. Ce changement transforme radicalement le système judiciaire : tout crime peut désormais être considéré comme une atteinte à la majesté du prince (pouvoir absolu de l’empereur). L’empereur devient la seule autorité capable d’accorder une indulgence (grâce) ou de recevoir un appel (recours) d’un condamné. Cette centralisation du pouvoir judiciaire marque une rupture avec les principes républicains de partage des responsabilités entre institutions.
Les sources du droit pénal romain s’étendent des Leges regiae (lois royales, avant le VIe siècle av. J.-C.) au Code de Justinien (529-534 ap. J.-C.), compilé sous l’empereur byzantin Justinien. Ces textes évoluent pour répondre aux besoins d’une société en constante transformation. Les Leges regiae étaient des décrets oraux ou écrits émanant des rois de Rome, tandis que le Code de Justinien est une compilation systématique de lois impériales, de jurisprudence et de doctrines juridiques. Ces sources reflètent les priorités politiques et sociales de chaque époque, comme la protection de l’ordre public ou la répression des crimes religieux.
Les procédures judiciaires romaines varient selon les époques et les crimes. Sous la République (Ve-Ier siècles av. J.-C.), les procès capitaux (pour crimes graves) sont jugés par le peuple (comitia), qui exerce un droit d’appel. Avec l’Empire, les enquêtes sont menées par des magistrats comme les questeurs (chargés des enquêtes criminelles) ou les triumvirs capitaux (responsables de l’ordre public à Rome). Les quaestiones (tribunaux permanents) sont créés pour juger des crimes spécifiques, comme les bacchanales (cultes religieux interdits en 186 av. J.-C.). À partir du Ier siècle ap. J.-C., la torture devient un outil courant pour obtenir des aveux, notamment dans les enquêtes sénatoriales.
Les Romains distinguent plusieurs catégories de crimes, comme l’homicide, l’adultère, le vol ou la lèse-majesté (atteinte au pouvoir impérial). Les peines sont proportionnelles à la gravité du crime et à la condition sociale du coupable. Par exemple, le parricide (meurtre d’un parent) est puni par la poena cullei (peine de l’outre), où le condamné est cousu dans un sac et jeté à l’eau. Les peines incluent aussi la confiscation des biens (publicatio bonorum), l’exil (relegatio), la mort (précipitation de la roche tarpéienne), ou des châtiments corporels comme la flagellation. Les esclaves subissent des peines particulièrement sévères, souvent disproportionnées.
Plusieurs institutions jouent un rôle clé dans l’application du droit pénal romain. Les tribuns de la plèbe (à partir du Ve siècle av. J.-C.) protègent les citoyens contre les abus des magistrats. Les préteurs (magistrats judiciaires) organisent les procès et fixent les règles de procédure. Sous l’Empire, le préfet de la ville (Rome) et les gouverneurs de province assurent le maintien de l’ordre et jugent les crimes locaux. Les sénateurs interviennent dans les affaires exceptionnelles, comme le sénatus-consulte ultime (121-40 av. J.-C.), une mesure d’urgence permettant de condamner sans procès formel. L’empereur, enfin, incarne l’autorité judiciaire suprême.
Dans la Rome antique, la justice est indissociable de la religion. Certains crimes, comme l’homicide ou la divination illicite, sont considérés comme des offenses aux dieux. La consécration à une divinité (sacratio) est une peine où le coupable est livré aux dieux, souvent par une mort violente. Les sacrifices humains sont interdits, mais les Romains pratiquent la devotio (consécration volontaire) pour expier un crime. Les prêtres (pontifes) jouent aussi un rôle dans l’interprétation des lois religieuses liées au droit pénal. Cette dimension sacrée disparaît progressivement avec la christianisation de l’Empire à partir du IVe siècle.
Les peines romaines reflètent les hiérarchies sociales. Les citoyens libres bénéficient de protections juridiques plus fortes que les esclaves ou les pérégrins (étrangers non citoyens). Par exemple, un citoyen ne peut être exécuté sans procès, tandis qu’un esclave peut être torturé ou tué par son maître. Les peines varient aussi selon l’âge : les mineurs (impubères) et les fous (furiosi) ne sont pas responsables pénalement. Les peines collectives, comme la confiscation des biens, visent à punir les familles entières pour certains crimes, notamment la lèse-majesté. Sous l’Empire chrétien, les peines deviennent plus sévères pour les crimes religieux.
Plusieurs procès marquent l’histoire du droit pénal romain. En 438 av. J.-C., Spurius Maelius est mis à mort pour avoir aspiré à la tyrannie, illustrant l’arbitraire des magistrats sous la République. En 52 av. J.-C., le procès de Milon pour violence (meurtre de Clodius) montre l’influence de la rhétorique judiciaire, comme le plaidoyer de Cicéron. Sous l’Empire, les procès pour lèse-majesté se multiplient, comme celui de Pison en 22 ap. J.-C., accusé d’avoir comploté contre Tibère. Ces affaires révèlent les tensions entre pouvoir politique et justice, ainsi que l’instrumentalisation du droit à des fins politiques.
Le droit pénal romain a profondément influencé les systèmes juridiques occidentaux. Ses principes, comme la présomption d’innocence (limité aux citoyens), la proportionnalité des peines ou la distinction entre responsabilité pénale et civile, ont été repris par les droits européens médiévaux et modernes. Le *Code de Justinien* (529-534) devient une référence majeure pour les juristes médiévaux, notamment via les compilations de droit canonique. Aujourd’hui encore, des concepts comme la *lèse-majesté* ou la *torture judiciaire* trouvent leur origine dans le droit romain, bien que leur interprétation ait évolué.

