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Philosophie

Auréline Cardoso : « À qui appartient le féminisme ? Et qui le porte ? »

Ballast · mis à jour 12 oct.

Entretien avec la sociologue et militante au Planning familial. L’article Auréline Cardoso : « À qui appartient le féminisme ? Et qui le porte ? » est apparu en premier sur BALLAST..

Contexte politique actuel

Depuis un an, les associations féministes comme le Planning familial subissent des réductions budgétaires majeures en France. Ces contraintes se traduisent par la fermeture de centres de santé sexuelle, la baisse ou la suppression de subventions, et la perte d’agréments. Ces mesures politiques touchent directement 500 000 usagères et usagers du Planning familial chaque année. Une tribune publiée en juin 2025 dans Le Monde alerte sur les conséquences dramatiques de ces choix, soulignant qu’ils sacrifient des droits fondamentaux et des santés individuelles. Les salariées et bénévoles de ces structures, déjà en première ligne pour offrir accueil, écoute et soins, voient leurs conditions de travail se dégrader, rendant leur mission de plus en plus difficile à concilier avec leur engagement militant.

Rôle d'Auréline Cardoso

Auréline Cardoso-Khoury est une socio­logue, militante au Planning familial et autrice d’une thèse de doctorat intitulée « Profession féministe : sociologie du travail salarié au sein des associations féministes » (Toulouse 2, 2019). Son travail porte sur l’usure professionnelle dans les associations féministes, en analysant notamment les tensions entre militantisme et professionnalisme. Elle a enquêté dans plusieurs structures, dont le Planning familial de Toulouse et celui du Tarn, pour comprendre les dynamiques internes, les rapports entre bénévoles et salariées, et les défis liés à la gestion des missions féministes. Son approche combine observation participante et analyse sociologique, éclairant les enjeux contemporains du féminisme institutionnel.

Fonctionnement du Planning familial

Le Planning familial est une association française qui se décline en deux types de structures : les Établissements d’information et de conseil conjugal et familial (EICCF), sans personnel médical, et les Centres de planification, qui en disposent. Les EICCF assurent principalement une mission d’écoute et d’orientation sur des questions liées aux droits sexuels et reproductifs, comme la contraception, l’IVG, les IST, ou encore les violences. Les salariées, souvent formées comme Conseillères conjugales et familiales (CCF), interviennent en milieu scolaire ou associatif pour des actions d’éducation à la vie affective et sexuelle. Certaines structures organisent aussi des groupes de parole, par exemple sur les violences sexuelles. Le financement de ces activités dépend des subventions publiques et des appels à projets, ce qui influence directement la pérennité des emplois.

Répartition bénévoles-salariées

La répartition des tâches entre bénévoles et salariées varie selon les Plannings. Dans les structures médicalisées, souvent mieux dotées financièrement, les bénévoles interviennent peu auprès du public. En revanche, dans les Plannings moins bien financés, les bénévoles peuvent prendre en charge des missions comme les permanences ou les interventions en milieu scolaire. Certaines associations exigent des bénévoles une attestation d’éducation à la vie affective et sexuelle, délivrée après un certain nombre d’heures de formation. Cependant, cette répartition soulève des questions éthiques : certaines salariées dénoncent le travail gratuit imposé aux bénévoles précaires, tandis que d’autres structures refusent que des bénévoles effectuent des tâches normalement rémunérées. Il n’existe donc pas de règle unique, mais des pratiques locales souvent encadrées par des conventions ou des chartes internes.

Compétences des salariées

Les salariées du Planning familial doivent maîtriser un ensemble de compétences à la fois techniques et relationnelles. Elles doivent posséder des savoirs (connaissances théoriques sur la sexualité, la contraception, les dispositifs régionaux) et des savoir-être (écoute active, neutralité, non-jugement), inspirés de l’approche centrée sur la personne théorisée par Carl Rogers. Cette approche vise à accompagner les personnes sans imposer de solutions, en les aidant à trouver leurs propres réponses. Les salariées doivent aussi savoir animer des groupes, notamment en milieu scolaire, et adapter leur discours en fonction des publics. Ces compétences se construisent par la pratique et des débriefings réguliers, dans un processus d’amélioration continue pour incarner un féminisme « idéal ». Leur travail repose donc sur un équilibre fragile entre expertise, engagement militant et résilience face aux défis quotidiens.

Diversité des féminismes

Le féminisme porté par le Planning familial n’est pas monolithique : il varie selon les structures et les équipes. Certaines associations défendent un féminisme universaliste, tandis que d’autres prônent un féminisme intersectionnel, intégrant les questions de race, de classe ou d’orientation sexuelle. Ces différences se reflètent dans les chartes internes, les affiches, ou encore les partenariats avec d’autres associations. Par exemple, le Planning de Toulouse affiche clairement son engagement antiraciste et travaille avec des associations de santé communautaire pour les travailleuses du sexe. Historiquement, le Planning a évolué depuis sa création en 1956 par des femmes médecins, d’abord centrées sur la planification des naissances, vers un mouvement plus radical dans les années 1970, avec l’émergence de groupes plus diversifiés (queer, trans, etc.). Ces débats internes, comme celui sur la gestation pour autrui ou la prostitution, montrent la complexité des choix politiques au sein du mouvement.

Recrutement et cohésion

Le recrutement des bénévoles et salariées au Planning familial tend à reproduire des profils similaires, ce qui limite la diversité des approches militantes. Par exemple, à Toulouse, les nouvelles bénévoles sont souvent issues de milieux anarchistes ou queer, tandis que d’autres Plannings recrutent parmi des retraités de l’Éducation nationale ou de l’enseignement supérieur. Ces différences culturelles peuvent créer des tensions, comme l’a observé Auréline Cardoso dans un Planning où une nouvelle directrice, issue du travail social et sensible aux questions de précarité et de racialisation, a bousculé les habitudes d’une équipe majoritairement blanche et universaliste. Ces dynamiques montrent que le féminisme porté par le Planning est façonné par les personnes qui le composent, avec des risques de cloisonnement ou, au contraire, d’ouverture selon les contextes locaux.

Évolution historique

Le Planning familial a connu plusieurs évolutions majeures depuis sa création. Initialement fondé par des femmes médecins pour promouvoir la contraception, il est devenu officiellement féministe dans les années 1970, avec un renversement du pouvoir au profit des accueillantes, souvent issues de milieux populaires et communistes. Dans les décennies suivantes, il s’est investi dans la lutte contre les violences, le VIH, et plus récemment dans les questions LGBTQIA+ et trans. Par exemple, en 2022, une affiche nationale du Planning a marqué les esprits en affirmant « Au Planning, on sait que les hommes aussi peuvent être enceints », illustrant une volonté de déconstruire les stéréotypes de genre. Ces changements reflètent l’adaptation du mouvement aux enjeux sociétaux contemporains, tout en conservant sa mission historique d’éducation à la vie affective et sexuelle.

Ce que ça pourrait changer

Certaines associations féministes, y compris au sein du Planning familial, refusent d’embaucher des salariées pour des raisons idéologiques ou pratiques. Ce refus est souvent lié à une méfiance envers le rôle d’employeur, perçu comme incompatible avec l’éthique militante. Chaque Association Départementale (AD) du Planning est indépendante, avec sa propre comptabilité et son Conseil d’Administration (CA). Dans les AD sans salariées, les missions sont entièrement assurées par des bénévoles, ce qui pose des questions sur la pérennité des actions et la charge de travail. Ce choix peut aussi refléter une volonté de maintenir une structure horizontale, où le pouvoir est partagé, ou au contraire, une difficulté à obtenir des financements suffisants pour rémunérer des emplois. Ces débats internes illustrent les tensions entre l’idéal militant et les contraintes matérielles du fonctionnement associatif.

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