La souveraineté énergétique passe-t-elle forcément par l’électrification ? L’exemple du solaire thermique, mieux développé dans d’autres pays pas forcément plus ensoleillés
La guerre en Iran et le blocage du détroit d’Ormuz ont poussé le gouvernement Lecornu à accélérer la mise en œuvre de mesures inscrites dans la programmation pluriannuelle de l’énergie, dite PPE3. D’un objectif environnemental de réduction des émissions de CO₂, il est passé à un enjeu de souveraineté énergétique, « électrifier pour moins dépendre des énergies fossiles ».
En France, la souveraineté énergétique est devenue une priorité après la guerre en Iran et le blocage du détroit d’Ormuz, poussant le gouvernement à accélérer la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3). Initialement axée sur la réduction des émissions de CO₂, cette stratégie vise désormais à réduire la dépendance aux énergies fossiles en misant sur l’électrification des usages. Dans le secteur du bâtiment, les solutions privilégiées sont les pompes à chaleur pour le chauffage et l’eau chaude sanitaire. Cependant, d’autres alternatives existent, comme le solaire thermique, une technologie moins développée en France mais répandue chez certains voisins européens, malgré un ensoleillement parfois similaire ou inférieur.
En France, la production d’eau chaude sanitaire (ECS) représente une consommation annuelle de 75 térawatts-heures (TWh), soit l’équivalent de la production électrique d’un cinquième du parc nucléaire national. C’est le troisième poste de consommation d’énergie dans le secteur résidentiel, après le chauffage et l’électricité, et il représente 10 à 20 % du budget énergie d’un ménage. Contrairement au chauffage, la part de l’ECS dans la consommation énergétique tend à augmenter. Décarboner ce secteur implique donc de repenser les systèmes de production d’eau chaude, en privilégiant des solutions moins polluantes que les chaudières à gaz ou les chauffe-eaux électriques classiques.
Le chauffe-eau thermodynamique est une pompe à chaleur couplée à un ballon d’eau chaude. Il puise la chaleur dans l’air ambiant grâce à un compresseur, puis élève la température de l’eau à environ 60°C, nécessaire pour l’ECS. Son coefficient de performance (COP) mesure son efficacité : pour un chauffe-eau électrique classique, le COP est proche de 1, tandis que pour un chauffe-eau thermodynamique, il varie entre 2 et 3 en conditions réelles (jusqu’à 3 en moyenne selon les constructeurs). En cas de grand froid, une résistance électrique prend le relais, réduisant son efficacité. Ce système permet de réduire la consommation d’énergie et les émissions de CO₂, tout en évitant la dépendance aux énergies fossiles.
La géothermie exploite la chaleur stable du sous-sol pour chauffer l’eau. Un chauffe-eau thermodynamique couplé à un forage géothermique peut atteindre un COP supérieur à 5, bien que son coût initial soit plus élevé. Cette solution est particulièrement adaptée aux habitats collectifs ou aux systèmes combinés (chauffage + ECS). Le solaire thermique, quant à lui, utilise des capteurs solaires thermiques (cuivre, verre, isolant) pour chauffer un fluide caloporteur, qui transmet ensuite sa chaleur à l’eau du ballon. Contrairement au solaire photovoltaïque (qui produit de l’électricité), cette technologie est simple, mature et peut être fabriquée localement. Un système typique comprend 4 m² de capteurs et un ballon de 200 à 300 litres, avec une résistance électrique en appoint pour les jours sans soleil.
En France, un chauffe-eau solaire thermique couvre en moyenne 75 % des besoins en ECS, avec des performances variant selon les régions : 65 % à Lille, 71 % à Besançon, 72,5 % à Orléans, 76 % à Bordeaux et 85 % à Nice. Son COP, bien que dépendant de l’ensoleillement, reste compris entre 3 et 8, supérieur à celui d’un chauffe-eau thermodynamique. Pourtant, en 2024, seulement 2,457 millions de m² de capteurs étaient installés en France hexagonale, soit environ 600 000 installations (moins de 2 % des chauffe-eaux). Cette sous-exploitation s’explique par une préférence française pour des technologies plus complexes, comme l’électrification, au détriment des énergies renouvelables thermiques.
L’Autriche, malgré un ensoleillement inférieur à celui de la France (1 000 à 1 200 kWh/m²/an contre 1 000 à 1 800 kWh/m²/an), a installé des chauffe-eaux solaires dans 27,5 % des foyers (1,15 million d’installations pour 4,18 millions de ménages). Ce choix s’explique par une stratégie nationale visant à décarboner l’énergie sans nécessairement passer par l’électricité. L’Allemagne et le Danemark développent également des réseaux de chaleur urbains et des industries alimentés par des capteurs solaires thermiques. La stabilité du coût de la chaleur produite par ces systèmes explique leur attractivité, car elle dépend uniquement des investissements initiaux et de la ressource solaire.
Installer 9,5 millions de chauffe-eaux solaires en France (soit 30 % des 31 millions de ménages) permettrait d’économiser 16 TWh d’énergie annuelle et d’éviter 5 millions de tonnes de CO₂ par an. À titre de comparaison, le scénario de RTE prévoyant le remplacement de 9,5 millions de chauffe-eaux électriques et de chaudières à gaz par des chauffe-eaux thermodynamiques n’économiserait que 3 TWh et éviterait 800 000 tonnes de CO₂. Le solaire thermique offre donc des gains bien supérieurs, avec un coût stable et une technologie mature. Pourtant, son déploiement reste limité en France, où les énergies renouvelables thermiques sont souvent négligées au profit de solutions plus complexes.
Les mesures gouvernementales françaises pourraient davantage favoriser le solaire thermique, qui répond aux enjeux de *souveraineté énergétique*, de réduction des émissions de CO₂ et de stabilité des coûts. Les pays européens comme l’Autriche, l’Allemagne et le Danemark montrent l’exemple en intégrant cette technologie dans leurs stratégies énergétiques. En France, où le marché du solaire thermique est moribond, des politiques publiques ciblées pourraient relancer son adoption, tout en diversifiant les sources d’énergie et en réduisant la dépendance aux infrastructures énergivores.

