La question animale au prisme du marxisme
La question animale au sens d’une prise en compte politique des animaux, de leur souffrance en particulier et de leur exploitation en général, a pris une importance grandissante ces dernières années. Portée par des collectifs et associations variés, la question animale est peu connectée aux débats marxistes, à quelques exceptions près. Niel Laurent propose dans sa contribution de repartir du marxisme pour penser la question animale. Sa réflexion sera poursuivie dans un second article à retrouver prochainement dans Contretemps. L’article La question animale au prisme du marxisme est apparu en premier sur Contretemps.
Résumé
Statut juridique des animaux
En France, la loi reconnaît désormais les animaux comme des êtres sensibles, c’est-à-dire capables de ressentir la douleur et la souffrance.
Cependant, cette reconnaissance juridique ne modifie pas leur statut légal : les animaux restent classés comme des choses ou des biens meubles, au même titre qu’un objet ou une machine.
Cette contradiction illustre un décalage entre l’évolution des normes sociales, où la protection animale gagne en importance, et le cadre juridique hérité du droit romain, qui considère les animaux comme des ressources exploitables.
Par exemple, des milliards d’animaux sont élevés chaque année dans des conditions industrielles, souvent dans des espaces confinés et des conditions de stress extrême, avant d’être abattus pour la consommation humaine ou transformés en produits dérivés.
Cette situation reflète une logique utilitaire dominante, où les animaux sont réduits à des fonctions économiques (nourriture, vêtements, divertissement) sans que leur bien-être ne soit une priorité.
Théories éthiques animales
Plusieurs courants philosophiques tentent de justifier la protection des animaux en s’appuyant sur des arguments moraux.
Les théories utilitaristes proposent d’inclure les animaux dans un calcul global des plaisirs et des souffrances, visant à maximiser le bien-être collectif.
Par exemple, un utilitariste pourrait estimer qu’il est acceptable de sacrifier un animal si cela améliore le bien-être de nombreux humains.
À l’inverse, les théories des droits des animaux, comme celle de Gary Francione, défendent l’idée que chaque animal a des droits inaliénables, comparables à ceux des humains, et que leur statut de propriété (c’est-à-dire leur réduction à un objet possédé par l’humain) doit être aboli.
Enfin, les théories relationnelles insistent sur les devoirs moraux que les humains ont envers les animaux, en fonction des relations qu’ils entretiennent avec eux, comme dans le cas des animaux de compagnie ou des espèces sauvages.
Ces approches restent cependant limitées par leur cadre moral abstrait, qui ne questionne pas les structures sociales sous-jacentes.
Marxisme et question animale
Le marxisme, théorie développée par Karl Marx et Friedrich Engels au XIXe siècle, propose une analyse critique des sociétés capitalistes en se concentrant sur les rapports de production et les forces productives.
Marx et Engels étaient sceptiques envers les mouvements de défense des animaux de leur époque, car ils considéraient que les questions morales, comme la souffrance animale, relevaient davantage de sermons moralistes que de transformations sociales concrètes.
Cependant, des auteurs contemporains comme Marco Maurizi et Mehmet Kanatli réactualisent cette pensée pour analyser la condition animale sous le capitalisme.
Leur approche met en lumière deux problématiques centrales : la marchandisation des animaux, qui les réduit à des ressources économiques, et le rôle de l’État, dont les politiques reflètent souvent les intérêts des classes dominantes.
Contrairement aux théories éthiques, le marxisme cherche à comprendre comment ces dynamiques historiques et matérielles façonnent les relations entre humains et animaux.
Critique du moralisme
Marco Maurizi, dans son ouvrage Beyond Nature, critique les théories éthiques animales pour leur moralisme abstrait, c’est-à-dire leur tendance à se présenter comme des vérités universelles, indépendantes des contextes historiques et sociaux.
Maurizi souligne que ces théories ignorent les nécessités historiques qui ont conduit à l’exploitation des animaux.
Par exemple, il explique que les animaux ont été domestiqués et utilisés comme ressources parce que cela répondait à des besoins matériels concrets, comme la survie ou le développement économique.
Une approche morale qui condamne cette exploitation sans comprendre ces déterminations historiques risque de rester inefficace.
Maurizi prend l’exemple de la théorie de Gary Francione, qui propose d’abolir le statut de propriété des animaux.
Selon Maurizi, cette proposition ignore que le concept de propriété lui-même est historique et lié au développement du capitalisme, ce qui rend son analyse incomplète.
Nécéssité historique et capitalisme
Le marxisme considère que certaines pratiques, comme l’exploitation des animaux, ont pu être nécessaires à certaines étapes du développement humain, car elles permettaient de répondre à des besoins matériels immédiats.
Par exemple, Engels note dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État que l’esclavage a été une condition du développement de sociétés complexes comme la Grèce antique ou Rome, sans lequel l’Europe moderne n’aurait pas émergé.
De même, l’utilisation des animaux dans l’agriculture ou l’industrie a été un pilier du progrès économique.
Cependant, le marxisme insiste sur le fait que cette nécessité n’est pas éternelle : le capitalisme, en tant que système économique, a transformé cette exploitation en une logique systémique, où les animaux sont réduits à des marchandises au service de la profitabilité.
Contrairement à une vision morale qui condamne les individus (comme les éleveurs ou les industriels), le marxisme analyse le capitalisme comme un système dont les dynamiques internes rendent l’exploitation animale inévitable, sauf à transformer radicalement les rapports de production.
Aliénation et rupture des liens
Le concept d’aliénation, central dans la théorie marxiste, désigne la perte de contrôle des humains sur les produits de leur travail, ainsi que la rupture des liens sociaux et naturels.
Dans le cas des animaux, cette aliénation se manifeste par une rupture du lien entre humains et animaux, notamment à travers la domestication et la marchandisation.
Les théoriciens du contrat domestique, comme ceux cités par Maurizi, soulignent que la domestication des animaux a créé une relation de domination où les animaux sont soumis aux besoins humains, sans que leur bien-être ne soit pris en compte.
Par exemple, l’élevage industriel illustre cette aliénation : les animaux sont traités comme des machines à produire, sans considération pour leurs besoins biologiques ou émotionnels.
Le marxisme propose de repenser cette relation en transformant les rapports de production, afin de rétablir un lien plus équilibré entre humains et animaux, où ces derniers ne seraient plus réduits à des ressources exploitables.
Limites des théories contemporaines
Les théories contemporaines en éthique animale, bien qu’elles aient contribué à sensibiliser l’opinion publique, présentent des limites majeures selon les auteurs marxistes.
D’abord, elles se concentrent souvent sur des individus animaux et des individus humains, sans analyser les structures sociales qui rendent l’exploitation possible.
Par exemple, une théorie comme celle de Francione, qui propose d’abolir le statut de propriété des animaux, ignore que ce statut est lié à des rapports de production capitalistes, où tout, y compris les êtres vivants, peut être transformé en marchandise.
Ensuite, ces théories peinent à intégrer la dimension historique : elles considèrent souvent l’exploitation animale comme un préjugé moral (le spécisme), alors que Maurizi montre qu’elle est plutôt une conséquence des rapports sociaux et économiques.
Enfin, elles négligent le rôle de l’État et des institutions, qui légitiment et perpétuent ces pratiques à travers des lois et des politiques publiques, comme les subventions à l’élevage industriel.
Commentaires (0)
Connecte-toi pour commenter
Se connecterAucun commentaire pour le moment.
Découvre plus de contenu sur Napseflow


