La doctrine Bessent fait du dollar la monnaie de la vassalisation heureuse
En intervenant sur le yen après le peso, l'administration Trump inaugure une protection monétaire réservée à ses alliés les plus alignés, désormais intégrés à un système asymétrique de tribut. L’article La doctrine Bessent fait du dollar la monnaie de la vassalisation heureuse est apparu en premier sur Le Grand Continent..
Le 31 juillet 2026, les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud ont mené une intervention coordonnée sans précédent sur le marché des changes pour soutenir le yen japonais et le won sud-coréen. Cette opération, la plus importante depuis 2011, a été déclenchée lorsque le yen a atteint son niveau le plus bas depuis 1986, soit 163 yens pour un dollar. Le Japon a injecté entre 53 et 59 milliards de dollars pour stabiliser sa monnaie, tandis que la Corée du Sud est intervenue en parallèle. Le Trésor américain a participé en achetant des yens, mais de manière inhabituelle : il a utilisé des euros plutôt que des dollars, une pratique qualifiée de « highly unusual » par les analystes de HSBC. Cette intervention marque un retour de la politique monétaire comme outil géopolitique, après des décennies où les changes étaient considérés comme un sujet technique et non stratégique.
Scott Bessent, secrétaire au Trésor américain sous l'administration Trump, a joué un rôle central dans cette opération. Il a ordonné l'achat de yens pour un montant de 5 à 10 milliards de dollars, comme en témoigne une note manuscrite prise lors d'une réunion à Camp David. Bessent a ensuite confirmé que les États-Unis étaient prêts à participer à de nouvelles interventions conjointes pour corriger la sous-évaluation du yen. Cette approche s'inscrit dans une stratégie plus large, où la protection monétaire est conditionnée à l'alignement politique des alliés. Par exemple, Trump a justifié l'intervention en déclarant qu'elle était un « signal d'amitié » envers le Japon, tout en rappelant leur histoire commune, y compris les tensions passées comme l'attaque de Pearl Harbor.
Pour soutenir le yen sans affaiblir le dollar, les États-Unis ont utilisé la facilité de repo FIMA (Foreign and International Monetary Authorities), un outil permettant aux banques centrales alliées d'obtenir des dollars en mettant en pension leurs obligations du Trésor américain. Cette facilité, que Bessent souhaite étendre, permet aux pays comme le Japon de lever jusqu'à 60 milliards de dollars par contrepartie sans vendre leurs titres. L'avantage pour les États-Unis est double : ils soutiennent leurs alliés sans puiser dans leurs réserves en dollars ni perturber le marché obligataire, déjà sensible. Cette méthode a été utilisée précédemment pour le sauvetage du peso argentin en octobre 2025, où une ligne de swap de 20 milliards de dollars avait été accordée à la banque centrale argentine.
Les interventions monétaires s'inscrivent dans le cadre d'accords commerciaux asymétriques signés en 2025 entre les États-Unis et leurs alliés. Par exemple, le Japon s'est engagé à investir 550 milliards de dollars aux États-Unis d'ici 2029, avec une répartition des bénéfices pouvant aller jusqu'à 90/10 en faveur des États-Unis. La Corée du Sud a pour sa part promis 350 milliards de dollars, avec des versements en numéraire plafonnés à 20 milliards par an. Ces accords prévoient des clauses de conditionnalité, comme la menace de rétablissement des tarifs douaniers en cas de défaillance. La protection monétaire offerte par les États-Unis est donc directement liée à ces engagements financiers, créant un système où les alliés paient pour leur propre protection.
Cette stratégie, qualifiée de doctrine Bessent ou doctrine Miran (du nom d'un plan économique de Trump), repose sur un principe simple : les États-Unis offrent une protection monétaire à leurs alliés les plus alignés, en échange d'engagements économiques et politiques. Les pays protégés, comme le Japon ou la Corée du Sud, peuvent présenter cette intervention comme une victoire domestique, tandis que Washington conserve un contrôle total sur les paramètres (monnaies éligibles, montants, contreparties). Ce modèle bilatéral et conditionnel remplace les formats multilatéraux traditionnels comme le G7 ou le G20, et crée un système où la coercition prend la forme d'une demande plutôt que d'une obligation. La question pour l'Europe est alors : que vaut une monnaie sans protecteur ni doctrine pour la défendre ?
Cette politique monétaire unilatérale marque un tournant dans les relations économiques internationales. En utilisant des outils comme l'*Exchange Stabilization Fund* (un fonds discrétionnaire dont les décisions sont « définitives et insusceptibles de recours ») ou la facilité FIMA, les États-Unis s'affranchissent des règles traditionnelles de coopération monétaire. Le Japon et la Corée du Sud, bien que bénéficiaires de cette protection, voient leur souveraineté monétaire réduite, car ils dépendent des décisions américaines. Par ailleurs, l'Europe, absente de ces accords, est indirectement marginalisée, car les interventions se font sans consultation de la Banque centrale européenne (BCE). Cette approche reflète une volonté hégémonique de Washington, où le dollar devient un outil de contrôle des alliés, tout en évitant les coûts pour l'économie américaine.

