Aux États-Unis, les universités peinent à enrayer le recul de la lecture
L’ESSENTIEL Aux États-Unis, les enseignants constatent une baisse des compétences en lecture de leurs étudiants. Austin Sarat, professeur de sciences politiques au Amherst College, alerte sur les conséquences de ce recul pour l’enseignement supérieur.
Aux États-Unis, les enseignants des universités et des lycées observent une baisse significative des compétences en lecture chez leurs étudiants. Selon une étude de 2024-2025, les professeurs d'anglais de lycée ne donnent plus en moyenne que 2,81 livres à lire intégralement par an, contre 4 livres en 2008-2009. Certains élèves ne lisent même plus un seul livre en entier, se contentant d'extraits ou de courts textes. Cette tendance commence dès l'école primaire. Par ailleurs, 49 % des adultes américains déclaraient avoir lu au moins un livre en 2024, contre 55 % dix ans plus tôt. Ce recul s'accompagne d'une baisse des compétences en lecture : en 2025, 32 % des élèves de terminale avaient un niveau de lecture inférieur au seuil élémentaire, contre 24 % en 2002.
La lecture occupe une place centrale dans l'éducation américaine depuis le XVIIe siècle. En 1636, Harvard, première université américaine, exigeait que ses étudiants maîtrisent la lecture en anglais, grec et latin. En 1647, le Massachusetts impose aux localités de plus de 50 foyers d'enseigner la lecture et l'écriture, principalement pour permettre aux enfants de lire la Bible. Au XIXe siècle, les McGuffey Readers, une série de manuels de lecture phonétique, deviennent un outil pédagogique majeur, avec 120 millions d'exemplaires vendus entre 1836 et 1960. Ces ouvrages ont joué un rôle clé dans l'alphabétisation des Américains.
Au XIXe siècle, les universités américaines, en pleine expansion, font face à une première crise de la lecture. Les étudiants admis ne maîtrisent pas toujours les compétences nécessaires pour lire des textes longs et complexes. Certaines universités, comme celle du Wisconsin, créent des programmes préparatoires pour combler ces lacunes. En 1915, Ernest Moore, professeur à Harvard, publie une étude considérée comme la première tentative durable d'aider les étudiants à améliorer leur lecture. Son approche intègre l'apprentissage de la lecture dans un programme plus large sur les méthodes de travail universitaire.
En 2025, les universités américaines peinent à enrayer le recul de la lecture chez leurs étudiants. Environ 32 % des élèves de terminale ont un niveau de lecture inférieur au seuil élémentaire, un chiffre en hausse depuis 2002. Martin West, doyen de Harvard, souligne que les compétences en lecture ont atteint leur sommet au milieu des années 2010 avant de reculer. Certains enseignants adaptent leurs méthodes en réduisant la quantité de lectures ou en revoyant leurs exigences à la baisse. Pourtant, des professeurs comme Austin Sarat, enseignant en sciences politiques au Amherst College, estiment que la lecture de livres longs reste indispensable pour développer l'esprit critique.
Austin Sarat défend l'idée que la lecture de livres longs et exigeants est essentielle pour former l'esprit critique des étudiants. Il explique que cette pratique développe la capacité à suivre un raisonnement, à comprendre des nuances et à réfléchir de manière autonome. Pour illustrer ce point, il a proposé un cours intitulé « Pourquoi lire ? » à un groupe d'étudiants. Pendant trois semaines, les participants ont discuté de textes de philosophes comme Martha Nussbaum et Edward Said, abordant la valeur de la lecture. Sarat compare la lecture à un exercice physique : c'est l'effort qui procure les bénéfices les plus importants.
Les universités américaines n'ont pas encore trouvé de réponse globale au recul de la lecture. Les enseignants doivent souvent élaborer leurs propres stratégies pour encourager les étudiants à lire des textes longs. Sarat souligne que le rôle des enseignants ne se limite pas à imposer des lectures : il inclut aussi d'expliquer aux étudiants pourquoi ces lectures sont importantes. Sans cette explication, l'avenir de l'enseignement supérieur pourrait être compromis, selon lui. La situation actuelle reflète un changement profond dans les habitudes de lecture des jeunes générations.

