L’abécédaire de James C. Scott
L'ABC de James C. Scott.
James C. Scott (1936–2024) était un anthropologue et politologue américain connu pour ses travaux critiques sur les mécanismes de domination de l’État et les formes de résistance des sociétés. Son approche, qualifiée d’« anarchiste » par certains, remet en cause les récits évolutionnistes et l’idée que l’État est une évolution inévitable des sociétés. Scott a analysé comment les États modernes, à travers des outils comme la standardisation des langues, des cadastres ou des registres de population, cherchent à rendre les sociétés plus « lisibles » et contrôlables. Ses travaux couvrent des périodes allant du néolithique à l’époque contemporaine, en passant par des études sur les sociétés agraires ou les mouvements de résistance. Il a également collaboré brièvement avec la CIA dans les années 1960 lors de son séjour en Birmanie, un épisode peu connu de sa trajectoire.
Scott s’inscrit dans une tradition intellectuelle qualifiée d’« anarchiste » ou de « subalterne », aux côtés d’auteurs comme Pierre Clastres ou David Graeber. Cette approche critique les structures de pouvoir centralisées et bureaucratiques, qu’elle considère comme les formes les plus oppressives de domination. Contrairement aux récits traditionnels qui présentent l’État comme une avancée nécessaire, Scott montre que les sociétés sans État (comme les groupes nomades ou les communautés agraires décentralisées) ont souvent développé des mécanismes de résistance et d’autonomie. Il étudie notamment comment ces groupes échappent à l’emprise des États en adoptant des modes de vie mobiles, des pratiques agricoles furtives ou des systèmes de propriété complexes.
Dans L’Œil de l’État (1998), Scott explique comment les États modernes cherchent à rendre les sociétés plus « lisibles » pour mieux les contrôler. Ils utilisent des outils comme la standardisation des noms, des mesures, des cadastres ou des langues, afin de simplifier la gestion administrative et fiscale. Par exemple, la création de registres de population ou l’uniformisation des unités de poids permet à l’État de mieux connaître et surveiller ses sujets. Cette logique s’applique aussi à l’agriculture, où les kolkhozes soviétiques, bien qu’inefficaces économiquement, ont servi à contrôler les campagnes en imposant des méthodes de culture standardisées et une surveillance centralisée.
Le haut-modernisme est un concept central dans l’œuvre de Scott, désignant une foi excessive dans le progrès linéaire, la science et la planification rationnelle pour transformer la société. Scott critique cette idéologie, qui suppose que le futur peut être planifié avec certitude et que les sacrifices présents (comme la destruction de traditions ou de modes de vie) sont justifiés par des bénéfices futurs. Il montre que cette vision, souvent portée par les États, ignore les incertitudes et les complexités des sociétés humaines. Par exemple, les projets de modernisation forcée, comme ceux des kolkhozes ou des villes planifiées, illustrent les limites de cette approche.
Scott introduit le concept d’infrapolitique pour décrire les formes de résistance discrètes et quotidiennes des groupes dominés, qui échappent à la répression des États. Ces actions incluent le ralentissement du travail, le braconnage, la dissimulation, le sabotage ou l’absentéisme. Contrairement aux mouvements de résistance publics, l’infrapolitique repose sur des actes individuels ou collectifs peu visibles, comme la fuite ou la désobéissance passive. Scott souligne que ces micro-résistances, bien que moins spectaculaires, peuvent avoir des effets majeurs en sapant les fondements de la domination. Il cite l’exemple des paysans qui, par des milliers de petits actes, ont résisté à la collectivisation forcée en URSS.
Dans Zomia (2009), Scott étudie les sociétés des hautes terres d’Asie du Sud-Est, comme les groupes nomades ou les communautés pratiquant la culture sur brûlis, qui ont évité la domination des États agraires environnants. Il montre que ces sociétés ont développé des stratégies d’évitement, comme la dispersion des populations, l’absence de centres de pouvoir fixes ou des pratiques agricoles difficiles à contrôler. Scott suggère que le nomadisme pastoral ou la culture sur brûlis ne sont pas des vestiges d’un passé primitif, mais des adaptations secondaires visant à échapper à l’État. Ces régions, appelées Zomia, illustrent comment des sociétés peuvent organiser leur survie en dehors des logiques étatiques.
Scott critique la vision léniniste de la révolution, qui repose sur l’idée d’un parti d’avant-garde devant guider les masses. Dans L’Œil de l’État, il montre que la révolution russe de 1917 n’a pas été menée par les bolcheviks, mais que ces derniers ont saisi le pouvoir après coup. Il décrit ensuite comment l’État soviétique a détruit les soviets (conseils ouvriers) et imposé un contrôle strict sur les travailleurs, notamment par le travail à la pièce et l’abolition du droit de grève. Scott oppose cette approche centralisée à la vision de Rosa Luxemburg, qui prônait une révolution plus collaborative et moins hiérarchisée, où les ouvriers et l’État révolutionnaire inventeraient ensemble le socialisme.
Dans La Domination et les arts de la résistance (1992), Scott souligne l’importance de la dignité dans les luttes contre l’oppression. Il explique que les systèmes comme l’esclavage, le colonialisme ou le racisme ne se limitent pas à exploiter matériellement les dominés, mais leur refusent aussi la réciprocité dans les relations sociales. Par exemple, les insultes, les humiliations ou la surveillance excessive au travail privent les individus de leur dignité. Scott montre que les résistances à ces formes d’oppression passent autant par des revendications matérielles (meilleurs salaires) que par des luttes symboliques pour la reconnaissance de leur humanité.
Dans les années 1960, alors qu’il était étudiant, Scott a brièvement collaboré avec la CIA pendant son séjour en Birmanie. Il a rédigé des rapports sur la politique étudiante birmane pour l’agence, tout en étant bénévole pour une association étudiante birmane. Cette collaboration, peu connue, illustre les ambiguïtés de sa trajectoire. Scott lui-même a reconnu plus tard que cette période était un épisode isolé et qu’il n’avait pas pleinement mesuré les implications de ses actes à l’époque. Cet épisode est parfois utilisé pour questionner la neutralité de ses travaux ultérieurs sur les États et les résistances.
L’œuvre de Scott a marqué les études subalternes, l’anthropologie politique et les sciences sociales. Ses concepts comme l’*infrapolitique*, la *lisibilité* de l’État ou *Zomia* sont aujourd’hui largement discutés dans les débats sur la résistance, la gouvernance et les alternatives au modèle étatique. Scott a influencé des auteurs comme David Graeber ou Marshall Sahlins, et ses travaux sont cités dans des domaines variés, de l’histoire économique à l’étude des mouvements sociaux. Son approche, qui combine rigueur académique et engagement critique, continue de nourrir les réflexions sur les limites du pouvoir et les possibilités d’émancipation.

