«Une grande prison à ciel ouvert» : le quotidien bouleversé des villages du Sud-Liban, sous occupation israélienne
Au sein d’un convoi humanitaire, Vert a tenté de rencontrer des habitant·es du sud du Liban, coupé·es du reste du pays. Refoulé·es à un barrage par l’armée israélienne, nous avons recueilli à distance leurs témoignages d’un quotidien empli de peur, de privations et d’isolement..
Le Sud-Liban est une région frontalière avec Israël, composée de villages comme Rmeich, Debel et Aïn Ebel, où vivent environ 7 000 personnes. Ces localités se trouvent dans une zone tampon de plus de 600 kilomètres carrés, instaurée par Israël le long de sa frontière avec le Liban. Cette zone est le théâtre d'opérations militaires israéliennes depuis le début de la guerre en octobre 2023. Les habitants de ces villages, majoritairement chrétiens, subissent des restrictions de mouvement et des destructions systématiques d'infrastructures, ce qui rend leur quotidien extrêmement difficile. La région est marquée par des paysages dévastés : bâtiments endommagés, vergers brûlés, oliviers abandonnés et fruits pourrissant sous le soleil en raison de l'impossibilité de les récolter.
La crise dans le Sud-Liban est principalement causée par les frappes israéliennes et les destructions d'habitations, de terres agricoles et d'infrastructures, qui se poursuivent malgré un cessez-le-feu signé le 17 avril 2024 et un accord-cadre entre le Liban et Israël le 19 juin 2024. Le Hezbollah, un parti chiite libanais doté d'une milice armée, refuse cet accord, ce qui maintient une tension constante. Depuis le 2 mars 2024, la guerre a fait au moins 4 332 morts et 16 568 blessés selon le ministère libanais de la santé. Les habitants dénoncent également la pollution de l'air, du sol et de l'eau, attribuée à l'utilisation massive d'armes comme le glyphosate et le phosphore blanc, ainsi qu'à la destruction d'infrastructures industrielles.
Les habitants des villages du Sud-Liban, comme Rmeich et Aïn Ebel, font face à des difficultés humanitaires majeures. Ils sont privés d'accès à leurs terres agricoles, ce qui a empêché toute récolte depuis 2023. Les oliveraies, principales ressources agricoles, sont abandonnées, et les cultures d'été comme les concombres, les tomates et la menthe se fanent en raison de la pollution et du manque d'entretien. Les déplacements sont strictement contrôlés : pour se rendre dans la zone tampon, il faut obtenir une autorisation 48 heures à l'avance auprès d'un mécanisme de coordination dirigé par les États-Unis, la France et la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL). Malgré ces autorisations, des convois humanitaires ont été bloqués ou refoulés par l'armée israélienne, comme celui organisé par l'Œuvre d'Orient en juillet 2024.
Plusieurs acteurs jouent un rôle clé dans cette crise. L'Œuvre d'Orient, une organisation caritative chrétienne française, organise régulièrement des convois humanitaires pour apporter une aide aux villages isolés. Vincent Gelot, son directeur au Liban, souligne l'importance de ces missions pour soutenir les habitants. Le mécanisme de coordination, mis en place pour superviser la cessation des hostilités, associe les parties libanaises et israéliennes avec un comité international. Cependant, les restrictions imposées par l'armée israélienne limitent l'efficacité de ces dispositifs. Les scientifiques du ministère libanais de l'environnement et du Centre national de la recherche scientifique (CNRS-Liban) ont également documenté la pollution des sols et de l'air dans le Sud-Liban, mettant en évidence des concentrations élevées de phosphore et de métaux lourds.
Les témoignages des habitants révèlent l'impact psychologique et économique de la crise. Laurita Jarjour, habitante de Rmeich, explique que les légumes d'été n'ont pas poussé en raison de la pollution de l'air, et que les habitants se sentent enfermés dans « une grande prison à ciel ouvert ». Amin Haddad, un apiculteur, décrit la perte de la moitié de ses abeilles et la difficulté à vendre le miel, dont le prix a doublé en raison des restrictions. Le maire d'Aïn Ebel, Ayoub Kheirch, souligne que les habitants sont attachés à leur terre mais que la situation actuelle est une « guerre psychologique » contre leur existence. Depuis octobre 2023, les habitants ont dû réapprendre à s'organiser pour maintenir une vie sociale et économique malgré l'isolement et la peur permanente.
Un rapport publié en avril 2026 par le ministère libanais de l'environnement et le CNRS-Liban révèle une **contamination importante des sols** dans le Sud-Liban et dans la Békaa, une région à l'est du pays. Les scientifiques y ont détecté des concentrations élevées de phosphore et la présence de métaux lourds dans les particules en suspension. Ces polluants sont directement liés aux bombardements et à la destruction d'infrastructures industrielles. Les habitants s'inquiètent de l'impact de cette pollution sur leur santé et leur capacité à cultiver la terre, mais aucun test n'a pu être réalisé en raison des restrictions d'accès. Les oliviers, arbres emblématiques de la région, sont particulièrement touchés, avec des récoltes impossibles depuis trois ans.

