Contre le « chacun sa clim », planifier la fraîcheur
À chaque canicule meurtrière, le débat public s’enferme dans un cadre étriqué : « faut-il s’acheter une clim ? ». En réduisant l’enjeu vital de l’adaptation à une question d’équipement individuel, la question est dépolitisée et déléguée au marché.
Les vagues de chaleur en France entraînent une surmortalité importante, souvent sous-estimée. En 2003, près de 15 000 personnes sont décédées, dont beaucoup dans des logements insalubres comme les chambres de bonne sous les toits. En 2025, l’été a causé plus de 5 700 morts, principalement chez les plus de 75 ans. Environ 70 % des décès liés à la chaleur surviennent hors des périodes de canicule officielle, soit près de 40 000 décès sur les neuf derniers étés. Cette mortalité touche davantage les personnes âgées, isolées et pauvres, révélant des inégalités sociales face à la chaleur. Les victimes, souvent seules, sont parfois retrouvées des semaines plus tard, comme dans le cimetière de Thiais où reposent des centaines de personnes décédées lors de la canicule de 2003.
La climatisation individuelle est devenue la réponse dominante face aux canicules, avec 25 % des ménages et 40 % des surfaces tertiaires équipés en France en 2024. Plus de 800 000 appareils sont vendus chaque année, souvent des modèles mobiles, peu chers à l’achat mais très énergivores. Leur coût de fonctionnement atteint environ 100 € par mois, ce qui les rend inaccessibles pour les ménages modestes. Cette solution aggrave les inégalités : les plus aisés s’offrent un répit, tandis que les autres restent exposés à la chaleur. De plus, les climatiseurs ne suppriment pas la chaleur, ils la rejettent à l’extérieur, contribuant à réchauffer les villes de 2 à 3,6 °C d’ici 2030 selon l’ADEME. Ce phénomène est particulièrement problématique la nuit, empêchant les températures de redescendre et épuisant les organismes.
Les lieux publics comme les bibliothèques, parcs ou piscines municipales jouent un rôle clé pour rafraîchir les populations vulnérables pendant les canicules. Le sociologue Eric Klinenberg les qualifie d’infrastructures sociales, car ils déterminent, rue par rue, qui survit et qui succombe à la chaleur. Pourtant, ces infrastructures se dégradent ou se privatisent. En France, 3,2 millions de piscines privées existent, tandis que les piscines publiques, souvent obsolètes, manquent dans les quartiers populaires. À Montpellier, certaines portent désormais le nom d’un promoteur immobilier, illustrant cette logique marchande. Ces lieux ouverts à tous sont essentiels pour éviter une mortalité accrue parmi les plus fragiles.
Un logement sur trois en France devient une bouilloire l’été, c’est-à-dire une habitation où la température intérieure dépasse dangereusement celle de l’extérieur. Les causes incluent une isolation thermique insuffisante, des matériaux inadaptés ou une exposition excessive au soleil. Les personnes modestes sont deux fois plus exposées à ce phénomène que les plus aisés. Pour y remédier, des solutions simples existent : généraliser les volets, stores extérieurs et brasseurs d’air coûterait environ 1 milliard d’euros par an d’ici 2040. Pourtant, des obstacles persistent, comme l’interdiction des volets imposée par les Architectes des Bâtiments de France dans les secteurs patrimoniaux, malgré une proposition de loi transpartisane visant à supprimer ces restrictions.
Les réseaux de froid fonctionnent sur le même principe que les réseaux de chauffage urbain : une centrale produit de l’eau glacée à partir d’une ressource naturelle (comme l’eau de la Seine à Paris) et la distribue à des bâtiments raccordés. Ces réseaux évitent l’installation de climatiseurs individuels, réduisant ainsi la chaleur rejetée dans les rues. La France compte 49 réseaux de froid, dont le plus grand d’Europe à Paris. Contrairement aux climatiseurs, ces systèmes ne contribuent pas à réchauffer la ville. Leur développement est encouragé par les objectifs publics pour 2035, mais leur généralisation reste limitée par des contraintes techniques et financières.
Les budgets alloués à l’adaptation au changement climatique ont été réduits ces dernières années. MaPrimeRénov’, une aide pour rénover les logements, a perdu près d’1 milliard d’euros entre 2024 et 2025, et son fonctionnement est devenu illisible. Le Fonds vert, qui soutient les collectivités locales, a vu son enveloppe divisée par quatre en deux ans, passant de 2,5 milliards à 650 millions d’euros. Ces coupes entravent les projets d’isolation, de désimperméabilisation des sols ou de création de réseaux de froid. Pourtant, ces investissements sont cruciaux pour éviter une aggravation des inégalités face à la chaleur et limiter les coûts humains et économiques des canicules.
Pour réduire la dépendance à la climatisation, des solutions alternatives existent et sont souvent moins coûteuses. La désimperméabilisation des sols, par exemple en plantant des arbres dans les cours d’école ou en remplaçant l’asphalte par des surfaces perméables, peut abaisser la température de plusieurs degrés. Rénover les bâtiments avec des matériaux adaptés, optimiser l’exposition au soleil et favoriser la circulation de l’air sont aussi des pistes efficaces. Ces mesures, combinées à la protection des infrastructures sociales comme les piscines municipales, permettraient de rafraîchir les villes sans aggraver les inégalités ou réchauffer l’environnement urbain.

