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Géopolitique

Les réseaux sociaux ont-ils organisé la ruée vers Ceuta ?

Le Grand Continent · mis à jour il y a 1 h

Une enquête OSINT reconstitue le passage de 50 000 migrants dans l’exclave espagnole. L’article Les réseaux sociaux ont-ils organisé la ruée vers Ceuta ? est apparu en premier sur Le Grand Continent..

Une enquête OSINT détaillée

Une société espagnole spécialisée dans le renseignement en sources ouvertes (OSINT pour Open Source Intelligence), Golden Owl, a mené une enquête approfondie sur la ruée vers Ceuta des 30 et 31 juillet 2026. Cette enquête s'appuie sur l'analyse de données récupérées sur les réseaux sociaux, comme les identifiants de comptes, adresses électroniques et numéros de téléphone. Elle conclut que cet événement n'était ni un mouvement spontané ni une contagion sociale accidentelle, mais une opération organisée, construite et dirigée de manière délibérée. L'étude souligne l'absence de commandement centralisé, ce qui rend ce réseau particulièrement résilient face aux interventions policières ou aux suppressions de comptes. Les données collectées incluent environ 478 000 adhésions déclarées à des groupes Facebook, 1 032 000 membres répartis dans 11 groupes opérationnels, et plus d'un demi-million d'abonnés à des pages amplificatrices.

Un réseau horizontal et organisé

Le rapport de Golden Owl décrit une architecture en trois niveaux pour organiser la mobilisation. Au sommet, un noyau de coordination fermé communique via des messageries privées, comme WhatsApp, pour lancer des appels à l'action et fixer des points de rassemblement. Au milieu, 25 comptes Facebook, dont 5 groupes de recrutement et 6 groupes de coordination, diffusent publiquement ces appels. Enfin, à la base, des dizaines de micro-recruteurs, organisés de manière autonome, forment des cellules locales avant de transférer les échanges vers des canaux privés. Ce système exclut toute spontanéité, car le recrutement est ciblé et fonctionne par quotas. Par exemple, un recruteur basé à Istanbul aurait constitué une cellule de 8 personnes en publiant un numéro WhatsApp turc distinct de son compte Facebook personnel. Le réseau utilise des techniques de sécurité opérationnelle comme des noms de code tournants (Kriaj, l'assaut, les vents), des mots-clés fragmentés pour éviter la modération automatique, et des liens placés en premier commentaire plutôt que dans le corps des publications.

Une campagne numérique ciblée

La mobilisation s'est organisée sous une bannière explicite : «هجمة كرياج سبتة» («L'assaut Kriaj sur Ceuta »), où kriaj désigne en darija une grille ou une rambarde métallique, faisant référence à la clôture frontalière entre Fnideq et l'exclave espagnole. Entre le 24 et le 30 juillet 2026, cette campagne a transformé une audience arabophone diffuse en une tentative de passage massive depuis les plages et les hauteurs boisées de Fnideq et Belyounech, avec un pic le 30 juillet, jour de la fête du Trône au Maroc. Les appels à l'action ont été diffusés dans des groupes Facebook publics, où des milliers de personnes partageaient des cartes, des distances et du matériel pour traverser à la nage. Une vidéo célébrant l'arrivée d'une jeune femme sur une plage de Ceuta a été visionnée plus de 2 millions de fois, illustrant l'amplification algorithmique de contenus migratoires.

Un modèle économique et criminel

Le rapport de Golden Owl révèle que ce réseau ne se limite pas à l'organisation de la traversée, mais monétise également l'audience mobilisée. Certains comptes fonctionnent en mode professionnel sur les réseaux sociaux, tandis que des techniques d'engagement sont utilisées pour maximiser la visibilité. Parallèlement, un marché de passeurs opère au sein des mêmes groupes, avec des annonces de courtage, des tarifs de rue et même des appels à retrouver des mineurs disparus lors des traversées. Ce modèle économique, combiné à une organisation horizontale et résiliente, rend la récidive probable. Un appel pour un nouveau passage le 15 août 2026 a déjà été publié le 1er août dans un groupe de 108 000 membres, montrant la capacité du réseau à se reconstituer rapidement après des suppressions de comptes.

Contexte et responsabilités floues

L'origine exacte de cette opération reste incertaine. Golden Owl avance une lecture « la plus défendable » selon laquelle elle serait dirigée par des Marocains et tournée vers le Maroc, mais le rapport relève également des « marqueurs algériens », comme un groupe enregistré à Madrid dont l'alias renvoie à Annaba ou un groupe régional algérien de 270 000 membres. Ces indices restent toutefois circonstanciels. Les deux pays, l'Espagne et le Maroc, désignent des « mafias » de trafic d'êtres humains comme responsables de la crise, mais ni le ministère de l'Intérieur espagnol ni le gouvernement marocain n'ont identifié publiquement ces organisations. L'Audiencia Nacional espagnole a demandé un rapport au Commissariat général à l'immigration et aux frontières pour déterminer si l'entrée massive à Ceuta résultait d'une action concertée. Le bilan humain s'élève à 88 décès selon l'Espagne, contre 11 selon le Maroc.

Ce que ça pourrait changer

Golden Owl estime que la récidive est « probable » en raison de la résilience du modèle, qui est à la fois bon marché, répétable et difficile à démanteler. Trois scénarios sont envisagés pour le 15 août 2026 : une répétition étouffée par une saturation sécuritaire à Fnideq, un déplacement de la tentative vers Melilla, ou une escalade violente. Des médias comme Maldita.es ont infiltré des groupes WhatsApp, Facebook et Instagram pour identifier plus de 50 comptes évoquant un nouveau passage à cette date. Par ailleurs, des experts comme Isabel Gil Everaert, professeure de sciences sociales, soulignent que ces messages viraux n'expliquent pas à eux seuls l'ampleur de la ruée, mais ont pu inciter des personnes déjà décidées à tenter la traversée à passer à l'action. Le contexte politique et social plus large reste donc un facteur clé à considérer.

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