L’État de droit international, dernière digue avant « la loi de la jungle »
Depuis des décennies, le droit international sert de garde-fou à un monde traversé de conflits, de rivalités et de rapports de force inégaux. Mais aujourd'hui, ce socle patiemment construit après 1945 vacille.
Le 26 janvier 2026, le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a lancé un avertissement lors d’un débat au Conseil de sécurité. Il a déclaré que l’État de droit international – c’est-à-dire l’ensemble des règles communes qui encadrent les relations entre États – était de plus en plus ignoré, au profit d’une logique de loi de la jungle, où la force prime sur le droit. Selon lui, cette tendance se manifeste par des guerres prolongées, des violations répétées de la Charte des Nations Unies (le texte fondateur de l’ONU adopté en 1945), et une impunité croissante pour les États qui enfreignent ces règles. Guterres a souligné que cette situation menace la stabilité mondiale et risque de rendre les conflits plus fréquents et plus difficiles à résoudre.
António Guterres a expliqué que le droit international joue un rôle double : il protège les pays les plus faibles et limite aussi les actions des États les plus puissants. Pour les petits pays ou ceux marqués par des inégalités historiques (comme les anciennes colonies), le droit international est une bouée de sauvetage, car il leur offre un cadre pour se défendre contre les abus. Pour les grandes puissances, il agit comme un garde-fou, définissant ce qui est acceptable ou non sur la scène internationale. Cependant, cette protection est aujourd’hui menacée, car de nombreux États, y compris des grandes puissances, ignorent ces règles sans conséquences. Guterres a cité des exemples comme le conflit à Gaza, la guerre en Ukraine, les crises au Sahel ou au Myanmar, où des pratiques comme l’usage illégal de la force ou les attaques contre les civils sont devenues courantes.
La dérive actuelle n’est pas seulement juridique, elle est aussi politique. Le Secrétaire général a pointé du doigt l’érosion de la confiance dans les institutions internationales, comme l’ONU, en raison de leur incapacité à résoudre des conflits majeurs. Le Conseil de sécurité de l’ONU, l’organe chargé de maintenir la paix et la sécurité internationales, est particulièrement critiqué. Composé de 15 membres (dont 5 permanents : États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni), il est le seul à pouvoir adopter des décisions contraignantes. Pourtant, son fonctionnement est bloqué par l’usage répété du veto – un droit permettant aux 5 membres permanents de bloquer une décision, même si une majorité des États membres y est favorable. Guterres a qualifié ce mécanisme de non démocratique et a appelé à une réforme pour le rendre plus représentatif et efficace.
En 2024, les États membres de l’ONU ont adopté le Pacte pour l’avenir, un engagement solennel à respecter le droit international et à agir de bonne foi. Pourtant, selon Guterres, ces promesses restent largement lettre morte. Les conséquences se voient sur le terrain : les cessez-le-feu sont précaires, les processus politiques sont au point mort, et les accords de paix ne durent pas, s’évaporant « dès que l’encre sèche ». Le Secrétaire général a insisté sur le fait qu’une paix durable ne peut exister que si elle est ancrée dans le droit international, car elle s’attaque aux causes profondes des conflits – pauvreté, inégalités, exclusion, corruption – plutôt qu’à leurs symptômes immédiats.
Pour António Guterres, la justice internationale est un pilier essentiel pour éviter que l’ordre mondial ne sombre dans la loi de la jungle. Il s’est félicité du recours croissant aux juridictions internationales, comme la Cour internationale de justice (CIJ), la plus haute juridiction de l’ONU, et la Cour pénale internationale (CPI), qui juge les crimes les plus graves (génocide, crimes contre l’humanité, crimes de guerre). Il a appelé les États à accepter pleinement la compétence de la CIJ et à respecter ses décisions. Il a aussi rappelé que la CPI joue un rôle central dans la lutte contre l’impunité, soulignant que « il ne peut y avoir de paix durable ni de paix juste sans reddition de comptes ». Cependant, certaines puissances contestent ces institutions ou cherchent à en limiter la portée, ce qui affaiblit leur efficacité.
Huit décennies après la création de l’ONU, le droit international, autrefois présenté comme un acquis, est aujourd’hui au cœur de tensions politiques. António Guterres a posé une question centrale : le monde est-il encore prêt à se soumettre à des règles communes, ou glisse-t-il vers un ordre où la puissance prime sur le droit ? Il a appelé les États, en particulier les membres du Conseil de sécurité, à « être à la hauteur des promesses et des obligations » énoncées dans la Charte des Nations Unies. Pour lui, la survie de l’État de droit international dépend de la capacité des grandes puissances à respecter ces règles, sous peine de voir le système international se fragiliser davantage.

