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La tech, la peste et le feu

Binaire · mis à jour 20 mai

Dans cet article, Max Dauchet, professeur émérite d’informatique impliqué dans les aspects éthiques du numérique, partage sa lecture d’un livre sur la transformation profonde en cours, incarnée par des dirigeants tels que Donald Trump, Vladimir Poutine, Xi Jinping, ou des chefs de gouvernement à l’extrême droite, menaçant de guerres et de violations des droits humains, ou […] L’article La tech, la peste et le feu est apparu en premier sur Blog binaire..

Un livre sur les mutations actuelles

L’article présente une analyse du livre L’Empire de l’ombre : Guerre et terre au temps de l’IA, publié fin 2025 sous la direction de Giuliano da Empoli. Cet ouvrage, édité par la revue européenne en ligne Grand Continent, explore comment de nouvelles élites, souvent issues du monde technologique, cherchent à redéfinir l’ordre mondial. L’auteur, Max Dauchet, professeur émérite d’informatique spécialisé dans l’éthique du numérique, y examine notamment l’influence des dirigeants comme Donald Trump, Vladimir Poutine ou Xi Jinping, ainsi que des figures de la Silicon Valley. Le livre vise à décrypter leurs projets pour mieux comprendre les menaces qu’ils représentent pour les valeurs européennes, comme la démocratie ou les droits humains. L’objectif est d’éviter de subir ces transformations sans en saisir les enjeux.

Le numérique comme outil de pouvoir

L’article souligne que le numérique joue un rôle central dans ces mutations, comparable à celui de la domestication du feu pour nos ancêtres. Il sert de substrat à une nouvelle forme de pouvoir, incarnée par des techno-césaristes, des magnats de la technologie qui prônent des modèles politiques autoritaires. Parmi eux figurent des personnalités comme Curtis Yarvin, Marc Andreessen, Sam Altman ou Peter Thiel. Leur vision repose sur des idées comme le néoréactionnisme (NRx), un mouvement qui rejette l’égalité, la démocratie et les hiérarchies traditionnelles, au profit d’un système fondé sur des élites dirigeantes et des inégalités assumées. Ces idées, souvent radicales, gagnent en influence au sein des cercles technologiques et politiques.

Les Lumières sombres

Le mouvement des Lumières sombres (Dark Enlightenment en anglais) est au cœur de l’analyse. Né en 2012 avec des écrits de Nick Land, un universitaire britannique aujourd’hui basé à Shanghai, ce courant philosophique cyberpunk défend une vision pessimiste de l’humanité. Il affirme que les individus ne sont pas égaux, que la société doit être hiérarchisée et que la démocratie est un système inefficace. Land, via son groupe Cybernetic Culture Research Unit (CCRU), a influencé des figures comme Yarvin ou Thiel. Le mouvement s’oppose aux valeurs des Lumières, comme l’égalité ou la raison, et prône un retour à des structures autoritaires, où le pouvoir serait exercé par une minorité éclairée.

Curtis Yarvin et le formalisme

Curtis Yarvin, fondateur du projet Urbit (un logiciel visant à donner aux utilisateurs un contrôle total sur leurs données), incarne une vision radicale du néoréactionnisme. Dans son Manifeste formaliste, il affirme que la violence organisée est le principal problème humain, et que la démocratie, en créant des tensions, aggrave cette violence. Pour lui, les solutions passent par des firmes-nations, dirigées par des PDG-autocrates, où les actionnaires résidents pourraient changer de pays comme on vend des actions. Yarvin rejette l’histoire et les injustices sociales, prônant une approche formaliste : partir du présent pour redistribuer les rôles, sans tenir compte du passé. Ses idées, bien que marginales, trouvent un écho dans la Silicon Valley.

Marc Andreessen et l'accélérationnisme

Marc Andreessen, cofondateur de Netscape et investisseur influent avec un fonds de 100 milliards de dollars, défend une vision techno-optimiste et accélérationniste. Pour lui, le progrès technologique, notamment grâce à l’intelligence artificielle (IA), doit être accéléré sans limite, au mépris des régulations comme le principe de précaution ou les critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance). Andreessen croit en une croissance éternelle, alimentée par une énergie illimitée (comme la fusion nucléaire) et une IA omniprésente. Son manifeste, Le mouvement techno-optimiste, prône une civilisation dominée par la technologie, où l’Amérique et ses alliés doivent rester forts. Ses ennemis incluent les défenseurs du développement durable.

Sam Altman et l'IA toute-puissante

Sam Altman, cofondateur de ChatGPT et d’OpenAI, pousse l’accélérationnisme à son paroxysme. Dans sa Loi fondamentale de l’IA, il imagine un futur où des IA généralisées, alimentées par une énergie nucléaire massive (jusqu’à 10 gigawatts par semaine), résoudraient tous les problèmes humains, comme le cancer ou l’éducation. Altman, qui finance aussi des mini-centrales nucléaires, défend une vision où une élite de milliardaires contrôlerait ces IA, tandis que le reste de la population n’aurait plus besoin de travailler. Il insiste sur l’importance de posséder des terres pour mener à bien ces projets. Son approche combine libertarianisme, technophilie et une foi aveugle dans les capacités de l’IA.

Peter Thiel et le libertarianisme

Peter Thiel, cofondateur de PayPal et de Palantir (une entreprise spécialisée dans la surveillance de masse pour les États), incarne une forme extrême de libertarianisme. Dans son texte L’éducation d’un libertarien (2009), il affirme que « la liberté de l’Homme est le bien suprême » et que « la démocratie et la liberté ne sont pas compatibles ». Thiel rejette l’aide sociale et le droit de vote des femmes, tout en prônant des technologies créatrices de nouveaux espaces de liberté, à condition qu’elles soient contrôlées par des despotes éclairés. Palantir, qui travaille avec des agences comme la CIA, illustre cette vision : pour Thiel, la liberté ne peut exister sans sécurité, même si cela implique une surveillance massive.

L'hypnocratie et l'IA

L’article évoque aussi le concept d’hypnocratie, développé dans L’Empire de l’hypnocratie de Jianwei Xun, un texte généré par des échanges entre des intelligences artificielles (comme ChatGPT ou Claude) et des chercheurs. Ce concept désigne un pouvoir exercé par la saturation d’informations incohérentes, visant à brouiller la pensée critique des individus. Trump, avec ses vérités alternatives, et Musk, avec ses projets technologiques démesurés, en sont des exemples politiques. L’IA permet de déployer cette stratégie à grande échelle, en inondant les esprits de scénarios contradictoires où le vrai et le faux se confondent. L’objectif est de rendre les populations incapables de distinguer la réalité, facilitant ainsi le contrôle politique.

Ce que ça pourrait changer

La postface de l’ouvrage, rédigée par l’écrivain Benjamin Labatut, s’inspire de l’univers de H.P. Lovecraft pour évoquer une réalité où les valeurs humaines n’ont plus cours. Elle met en garde contre la saturation d’informations et la perte de repères, soulignant que sans nouvelles méthodes d’interaction avec le déluge numérique, les *techno-césaristes* pourraient imposer leurs visions. Labatut cite un tableau de Jérôme Bosch, *La Pierre de folie*, où un médecin extrait une pierre du crâne d’un patient, symbolisant la folie qui guette l’humanité face à l’IA. Le livre se termine sur une question ouverte : comment résister à ces mutations sans sombrer dans la confusion ou l’autoritarisme ?

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