Route 66 : cent ans d’un mythe qui ne raconte pas toute l’histoire
La Route 66 fête son centenaire en 2026. Mais derrière l’image d’Épinal de la « Mother Road » se cache une histoire plus complexe, où le marketing, les inégalités raciales et les mutations économiques ont façonné autant le mythe que la route elle-même.
En 1926, les autorités américaines adoptent un système uniforme de numérotation des routes, remplaçant les itinéraires disparates comme la Lincoln Highway par un réseau officiel de routes numérotées. Ce système est approuvé par l’American Association of State Highway Officials et le Bureau of Public Roads. Parmi ces routes, quelques-unes deviennent des icônes culturelles : la Route 1 longe la côte Est, la Route 101 offre des paysages océaniques, et la Route 66 s’impose comme un symbole. Cette dernière, surnommée la «Main Street of America» ou «Mother Road», relie Chicago à Los Angeles sur 3 940 kilomètres. Son numéro, le 66, est choisi en 1926 après une querelle entre États : Cyrus Avery, commissaire aux routes de l’Oklahoma, propose ce numéro pour son prestige, malgré l’opposition initiale du Kentucky et de la Virginie, qui le jugeaient moins adapté. La Route 66 est la première route fédérale entièrement revêtue de bitume, achevée en 1938.
Dès 1927, des figures influentes des villes traversées par la Route 66 créent l’U.S. Highway 66 Association pour en faire un axe touristique majeur. Cette association organise des événements spectaculaires, comme la Trans-American Footrace en 1928, une course à pied de Los Angeles à Chicago, largement médiatisée. Le mythe de la Route 66 s’enracine alors dans l’imaginaire collectif comme une route de liberté, d’aventure et de romantisme. Pendant la Grande Dépression et le Dust Bowl (1930-1940), des milliers de migrants, surnommés les Okies, l’empruntent pour fuir la sécheresse et la pauvreté des Grandes Plaines. L’écrivain John Steinbeck la qualifie de «Mother Road» dans son roman Les Raisins de la colère (1939), tandis que la photographe Dorothea Lange, employée par la Farm Security Administration, documente leur exode avec des images comme Family on the Road (1938). Après la Seconde Guerre mondiale, la chanson de Bobby Troup, (Get Your Kicks) on Route 66, enregistrée par Nat King Cole en 1946, renforce son statut de symbole de prospérité et de voyage familial.
Le mythe de la Route 66 occulte une réalité plus sombre : la ségrégation raciale qui y régnait. En 1946, Nat King Cole et son orchestre ne pouvaient pas s’arrêter dans la plupart des établissements de la route, car ceux-ci refusaient de servir les Afro-Américains. Le Green Book, un guide publié entre 1936 et 1966, recensait les rares commerces accueillants pour les voyageurs noirs. La déségrégation n’intervient qu’avec le Civil Rights Act de 1964, suivi d’actions du ministère de la Justice. Pourtant, à cette époque, la Route 66 entame son déclin. Le Federal Aid Highway Act de 1956 lance la construction d’un réseau d’autoroutes rapides, contournant les petites villes et les commerces locaux. Les grandes chaînes de motels, restaurants et stations-service, moins exposées aux contrôles sur les droits civiques, attirent davantage les voyageurs. Les établissements familiaux de la Route 66, souvent tenus par des minorités, perdent leur clientèle et disparaissent progressivement.
Aujourd’hui, la Route 66 célèbre ses 100 ans, mais son héritage reste marqué par des contradictions. Pour de nombreux Américains blancs, elle incarne une Amérique idéalisée des années 1950, perçue comme une époque de simplicité, de liberté et d’opportunités. Cette vision nostalgique ignore cependant les inégalités raciales et sociales qui structuraient la société de l’époque. Les voyageurs afro-américains ou latinos de l’époque n’ont pas vécu la Route 66 avec la même nostalgie, en raison des restrictions et des discriminations qu’ils subissaient. L’esthétique *Fifties* associée à la route reflète davantage un rêve rétroactif qu’une réalité historique. Pourtant, la Route 66 reste un symbole culturel, mêlant infrastructures réelles, marketing touristique et mémoire collective, où le mythe a souvent pris le pas sur les faits.

