« L’emprise trouve un terrain particulièrement fertile dans des environnements professionnels marqués par l’individualisation des performances »
Dans une tribune au « Monde », la professeure des universités Virginie Roquelaure et la doctorante Elsa Trognon alertent sur les violences psychologiques au travail, alors que plus d’un tiers des Français déclarent avoir déjà subi une situation de harcèlement dans le cadre du travail..
L’emprise est une forme de violence psychologique insidieuse, distincte des violences physiques ou des contraintes visibles. Elle s’installe progressivement et se caractérise par une manipulation subtile, souvent imperceptible pour la victime. La psychiatre française Marie-France Hirigoyen a largement contribué à sa définition et à son identification dans les relations conjugales. Contrairement à une idée reçue, l’emprise ne cible pas uniquement les personnalités fragiles : elle peut toucher n’importe quel individu, quel que soit son profil. En France, plus d’un tiers des personnes en couple (soit environ 33 %) subissent des violences psychologiques de ce type, selon des données récentes. Ce phénomène ne se limite pas aux relations amoureuses et s’étend également au milieu professionnel, où 35 % des salariés déclarent en être victimes.
L’emprise commence généralement par une phase d’intimité intense, souvent comparée à une « lune de miel », qui n’est pas un hasard mais une condition essentielle à son développement. Dans un contexte professionnel, cette étape peut se manifester par un manager particulièrement disponible, voire intrusif, qui crée rapidement une relation dépassant le cadre habituel du travail. Les échanges fréquents et personnels s’installent, favorisant les confidences du salarié. Si l’intention est malveillante, ce rapprochement permet d’identifier les vulnérabilités de la personne, comme un besoin de reconnaissance, un manque de confiance en ses compétences ou une période de transition professionnelle difficile. Cette phase repose sur une apparente bienveillance, mais elle prépare le terrain pour les étapes suivantes de l’emprise.
L’emprise ne se contente pas de profiter de la fragilité des individus : elle s’infiltre précisément dans des moments de vulnérabilité, tels que l’arrivée dans un nouveau poste, un épisode d’isolement ou une difficulté personnelle. Ces interstices offrent un terrain propice à son installation, car la personne est alors plus réceptive aux marques d’attention ou de soutien. Contrairement aux stéréotypes, les victimes ne sont pas nécessairement celles que l’on imagine : l’emprise peut toucher des profils variés, y compris des personnes compétentes ou expérimentées. Une fois les faiblesses identifiées, la phase suivante consiste à les exploiter pour renforcer le contrôle sur la victime, souvent sans qu’elle en ait conscience.
Après la phase d’intimité, l’emprise entre dans une période de déstabilisation. Les marques de reconnaissance alternent avec des critiques, parfois subtiles ou ambiguës, créant un climat d’incertitude. Les attentes deviennent floues, voire contradictoires, ce qui plonge la victime dans un état de stress et de confusion. Les reproches, initialement centrés sur le travail, s’élargissent progressivement pour viser la personne elle-même, sapant son estime de soi. Cette stratégie vise à fragiliser la victime, la rendant dépendante de l’approbation de son « bourreau » pour retrouver un sentiment de sécurité. Ce processus, souvent long et progressif, rend la victime plus vulnérable aux manipulations ultérieures.
À ce stade, la victime, habituée à la proximité de son manipulateur, se retrouve en quête constante de sa validation. Le piège se referme : elle cherche désespérément à obtenir des signes d’approbation, tout en étant maintenue dans un état de doute permanent. Cette dépendance psychologique renforce le pouvoir de l’empriseur, qui peut alors exercer un contrôle de plus en plus marqué. Dans le milieu professionnel, des cas extrêmes ont été documentés, comme l’affaire Ubisoft, où trois anciens cadres ont été condamnés à des peines allant jusqu’à trois ans de prison avec sursis pour harcèlement. Ces exemples illustrent la gravité des conséquences de l’emprise, qui peut détruire la confiance en soi, la santé mentale et même la carrière des victimes.

