Des chercheurs veulent remplir d'eau la mer d'Aral aujourd'hui asséchée, et ce n'est pas pour aider les poissons
Une nouvelle étude montre que réinonder une partie de la mer d'Aral permettrait non seulement de restaurer un écosystème dévasté, mais aussi d'éviter le rejet de centaines de millions de tonnes de CO₂. Les chercheurs proposent même de financer cette restauration grâce aux crédits carbone.
Résumé
Mer d'Aral asséchée
La mer d'Aral, autrefois quatrième plus grand lac du monde, s'étend à cheval entre le Kazakhstan et l'Ouzbékistan.
Dans les années 1960, l'Union soviétique a détourné les fleuves qui l'alimentaient pour irriguer des cultures de coton, réduisant sa surface à moins de 10 % de sa taille initiale.
Aujourd'hui, des centaines de kilomètres carrés de sédiments, autrefois recouverts d'eau, sont exposés à l'air libre.
Ces sédiments contenaient autrefois de la matière organique protégée de l'oxygène par l'eau.
Une fois asséchés, ils s'oxydent et libèrent du dioxyde de carbone (CO₂) lors de leur décomposition par des microorganismes, transformant ainsi un ancien puits de carbone en une source majeure d'émissions.
Émissions de CO₂ massives
Depuis 1960, les sédiments asséchés de la mer d'Aral ont déjà libéré environ 748 millions de tonnes de CO₂ dans l'atmosphère.
Selon les estimations des chercheurs espagnols du Centre d'études avancées de Blanes (CEAB-CSIC), jusqu'à 605 millions de tonnes supplémentaires pourraient encore s'échapper si aucune action n'est entreprise.
Ces émissions sont liées à l'oxydation de la matière organique présente dans les sédiments, un processus qui s'accélère en l'absence d'eau.
Les scientifiques ont reconstitué l'évolution du carbone organique en analysant des carottes de sédiments, des mesures sur le terrain et des images satellites, révélant que les zones récemment asséchées contiennent encore beaucoup plus de carbone que celles exposées depuis les années 1960.
Revégétalisation insuffisante
Des projets de revégétalisation du fond de la mer d'Aral, comme la plantation de saxaul (un arbuste résistant à la sécheresse), ont permis des bénéfices locaux : réduction des tempêtes de poussière, stabilisation des sols et amélioration de la qualité de l'air.
Cependant, cette approche ne suffit pas à compenser les émissions de CO₂.
Selon l'étude, la croissance végétale dans cet environnement aride ne compense même pas 1 % des émissions issues de la décomposition des sédiments.
Les chercheurs soulignent que la revégétalisation, bien que utile, ne peut remplacer l'effet protecteur de l'eau sur les sédiments.
Solution : réinonder les sédiments
Pour limiter les émissions de CO₂, les scientifiques proposent de réinonder partiellement certaines zones du fond de la mer d'Aral.
L'eau agirait comme une barrière contre l'oxygène, ralentissant la décomposition microbienne et protégeant ainsi le carbone encore enfoui.
L'objectif n'est pas de restaurer intégralement le lac, mais de cibler des zones stratégiques où le maintien d'une couverture d'eau pourrait préserver un réservoir de carbone et éviter des émissions futures.
Cette solution nécessite des investissements importants, mais les chercheurs suggèrent de financer ces projets via des crédits carbone négociables.
Crédits carbone comme financement
Les 605 millions de tonnes de CO₂ qui pourraient être évitées grâce à la réinondation représenteraient, selon les prix du marché volontaire du carbone en 2024, entre 3,6 et 18 milliards de dollars (soit entre 3,1 et 15,8 milliards d'euros) de crédits carbone.
Des entreprises pourraient acheter ces crédits pour compenser leurs propres émissions, tout en finançant indirectement la réinondation et la gestion de l'eau.
Les auteurs reconnaissent les controverses autour des crédits carbone, mais estiment que ce cas est solide, car le carbone est physiquement présent dans les sédiments et son relargage peut être mesuré avec précision.
Problème mondial similaire
La mer d'Aral n'est pas un cas isolé.
D'autres étendues d'eau intérieures, comme le Grand Lac Salé aux États-Unis, la mer Morte, le lac d'Ourmia en Iran, le lac Tchad ou la mer Caspienne, subissent un assèchement important.
Ces lacs asséchés pourraient également libérer d'importantes quantités de CO₂ en raison de l'oxydation des sédiments.
Les émissions liées à ces phénomènes ne sont pas encore pleinement prises en compte dans les inventaires nationaux de gaz à effet de serre.
Leur omission pourrait fausser les bilans carbone, car des terres agricoles pourraient sembler absorber du carbone alors qu'elles contribuent indirectement à assécher un lac voisin et à libérer un stock de carbone bien plus important.
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