Ce que notre culte du fitness dit de nous et du monde
D’accord, la salle de sport offre une façon pratique de faire de l’exercice et de tonifier ses biceps. Mais elle est aussi passablement ennuyeuse. Comment expliquer son succès retentissant ? s’interroge ce magazine néerlandais.
Résumé
Le fitness, nouveau sport roi
Aux Pays-Bas, le fitness est devenu l’activité sportive la plus populaire chez les jeunes, dépassant le football.
En 2023, sur 18 millions d’habitants, 3,9 millions de Néerlandais pratiquent le fitness au moins une fois par semaine, selon l’hebdomadaire De Groene Amsterdammer.
Cette tendance s’observe aussi chez les lycéens, où le fitness occupe désormais la première place.
Historiquement, les salles de sport étaient des lieux de sociabilité, peu coûteux (environ 10 € par mois) et fréquentés par des personnes âgées.
Aujourd’hui, l’ambiance a changé : l’accent est mis sur la performance, la quête de résultats et un vocabulaire inspiré du monde militaire (bootcamp, body combat).
Privatisation des loisirs
Le fitness illustre une tendance plus large : la privatisation des loisirs.
Traditionnellement, le sport était organisé par des associations bénévoles en Europe.
Aujourd’hui, il est de plus en plus géré par des entreprises privées, qui attirent le public avec trois promesses : la flexibilité des horaires, la santé et la beauté.
Cette transformation s’accompagne d’un changement de modèle économique, où les entreprises remplacent les structures collectives.
Aux Pays-Bas, cette évolution a été particulièrement marquée depuis les années 1990, avec une croissance « vertigineuse » du secteur.
Un loisir pénible et calculé
Contrairement à des sports comme le tennis ou le hockey, le fitness est souvent perçu comme une tâche ennuyeuse et répétitive.
Cela explique l’usage d’un vocabulaire masochiste ou militaire pour le décrire.
Pourtant, malgré son caractère peu engageant, il séduit massivement.
Le journaliste Koen Haegens s’interroge : pourquoi un tel engouement pour une activité aussi contraignante ?
Cette question renvoie à des besoins plus profonds, liés à l’individualisme et à la quête de performance dans la société contemporaine.
Fitness et néolibéralisme
Le professeur Jürgen Martschukat, spécialiste du fitness, analyse cette pratique comme le reflet d’une époque où la responsabilité individuelle est de plus en plus mise en avant, notamment en matière de santé.
Selon lui, le fitness incarne l’idéal néolibéral : un investissement sur soi-même censé rapporter des dividendes, comme le bonheur, la beauté, le succès professionnel ou sexuel.
Martschukat s’appuie sur la théorie du biopouvoir de Michel Foucault, qui décrit comment le pouvoir s’exerce à travers le contrôle des corps et des comportements.
Dans cette logique, le fitness devient un outil de gestion de soi, où l’individu optimise son corps comme on gère un capital.
Performance et réussite sociale
Cette vision du fitness comme outil de performance s’étend au monde professionnel.
Des dirigeants d’entreprise, comme ceux interrogés par le Financial Times, établissent un lien direct entre leur forme physique et leur efficacité au travail.
Par exemple, un patron cité dans l’article se lève à 6 heures pour s’entraîner avant une journée exigeante.
Cette tendance reflète une culture où la productivité et la discipline corporelle sont valorisées comme des gages de réussite.
Le vocabulaire utilisé (mollesse, agilité, dynamisme) illustre cette fusion entre santé, apparence et performance économique.
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