« Ils sont parmi nous » : la nouvelle plateforme de la Maison-Blanche et la déshumanisation des sans-papiers
Capture d’écran de la page d’accueil du site officiel *Aliens.gov* de la Maison-Blanche. Le texte dit : « Ils marchent parmi nous. » Whitehouse.gov L’ESSENTIEL .
En mai 2026, l’administration Trump a lancé le site Aliens.gov, une plateforme officielle de la Maison-Blanche conçue pour repérer et arrêter les migrants en situation irrégulière aux États-Unis. Le site utilise un vocabulaire et une imagerie inspirés de la science-fiction, notamment des références aux extraterrestres (aliens), pour présenter les migrants comme une menace cachée. Le terme aliens joue sur un double sens : en anglais, il désigne à la fois un extraterrestre et une personne sans papiers, ce qui permet de déshumaniser les migrants en les associant à une idée de danger ou d’étrangeté. L’objectif affiché est de localiser ces personnes et de faciliter leur expulsion, transformant ainsi une politique migratoire en un dispositif de surveillance et de répression présenté sous forme de jeu ou de divertissement.
Le site Aliens.gov utilise des procédés linguistiques et visuels pour réduire les migrants sans papiers à une catégorie menaçante plutôt qu’à des individus avec des histoires personnelles. Par exemple, le terme aliens remplace des expressions neutres comme migrants sans papiers ou personnes en situation irrégulière, ce qui les associe à une imagerie extraterrestre et les éloigne de leur statut d’êtres humains. Les travaux du chercheur Nick Haslam sur la déshumanisation montrent que ce procédé consiste à priver une personne de sa pleine reconnaissance en tant qu’humain, en la représentant comme un animal, une machine ou un objet. Sur le site, les migrants sont réduits à des arrestations, des données cartographiques ou des procédures administratives, effaçant ainsi leur identité et leur humanité.
Le ton ludique et conspirationniste du site Aliens.gov s’inscrit dans une stratégie politique plus large visant à normaliser une rhétorique anti-immigration. L’humour, inspiré de la culture populaire comme la série X-Files, permet de présenter les critiques comme des réactions excessives ou dépourvues d’humour. Par exemple, la phrase « Ils marchent parmi nous » évoque une menace invisible, tout en créant une communauté politique fondée sur la peur de l’autre. Cette approche vise à renforcer l’adhésion des partisans de l’administration tout en marginalisant les opposants. Des organisations comme la Pennsylvania Immigration Coalition ont dénoncé ce site, le qualifiant de trolling financé par les contribuables et d’incitation à la délation via un système de signalement des migrants suspects.
L’une des fonctionnalités centrales du site Aliens.gov est une carte interactive intitulée carte des arrestations d’étrangers. Cette carte ne montre pas les parcours migratoires, les familles séparées ou les réalités socio-économiques des migrants, mais uniquement les lieux où des arrestations ont eu lieu. Les migrants y sont réduits à des points sur une carte, transformant des vies humaines en simples données géolocalisées. Le site redirige ensuite les visiteurs vers le site de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), une agence fédérale américaine chargée de l’application des lois migratoires, où ils peuvent signaler des étrangers suspects. Cela transforme le citoyen en observateur, voire en acteur de la répression, en lui donnant l’impression de participer à une mission de protection nationale.
Le site Aliens.gov utilise un glissement sémantique pour passer du terme aliens à celui d’invasion, qualifiant les migrants sans papiers d’envahisseurs. Ce changement de vocabulaire transforme une question de politique migratoire en une menace existentielle pour la nation, nécessitant une réponse radicale. La rhétorique de l’invasion justifie des mesures exceptionnelles, comme l’expulsion massive, présentée comme une solution évidente et nécessaire. Le site reprend ainsi un narratif politique plus large, où l’immigration irrégulière est décrite comme une invasion à grande échelle et une grave menace pour la sécurité nationale, économique et sociale. Cette approche s’appuie sur des décrets présidentiels signés en janvier 2025, qui établissent un lien entre immigration, sécurité et bien-être des Américains.
Une phrase clé du site *Aliens.gov* illustre la déshumanisation par la grammaire : *« L’alien est entre de bonnes mains. Nous allons nous en occuper… et le renvoyer en toute sécurité vers son lieu d’origine. »* Le pronom *it*, utilisé en anglais pour désigner un objet ou une entité non humaine, remplace les pronoms personnels *he*, *she* ou *they*, effaçant ainsi l’identité des migrants. Cette formulation administrative transforme une personne en un simple *objet* à manipuler, à renvoyer ou à expulser. Le terme *lieu d’origine* réduit une vie entière à une origine géographique, niant les liens familiaux, sociaux ou professionnels des migrants. Cette violence discrète, mais systématique, illustre comment le langage peut servir à légitimer des politiques répressives en déshumanisant leurs cibles.

