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Posted in: fr.hypotheses.orgpar Bruno THERET Dans le monde francophone, Proudhon, économiste, sociologue et philosop....
Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), économiste, sociologue et philosophe français, est aujourd’hui reconnu comme un précurseur du pragmatisme par plusieurs chercheurs en sciences sociales. Ce courant de pensée, né à la fin du XIXe siècle, considère que les idées et les théories doivent être jugées en fonction de leur utilité pratique et de leurs résultats concrets plutôt que par leur cohérence abstraite. Des sociologues comme Célestin Bouglé (1911), Georges Gurvitch ou Jean Bancal ont souligné cette dimension chez Proudhon, le qualifiant même de «pragmatisme travailliste». Pour eux, ses travaux anticipent des idées développées plus tard par des philosophes américains comme John Dewey ou Charles Sanders Peirce. Proudhon est ainsi vu comme un penseur qui lie étroitement théorie et action, où les concepts naissent de l’expérience et y retournent pour être validés.
Proudhon défend une approche qu’il qualifie d’idéal-réaliste, où les idées ne sont pas des abstractions détachées de la réalité, mais des outils façonnés par l’action humaine et destinés à guider cette action. Selon Jacques Langlois, sa méthode suit un enchaînement logique inspiré de la pensée de Peirce : l’abduction (hypothèse issue de l’observation), la déduction (raisonnement logique) et l’induction (vérification par l’expérience). Par exemple, un ouvrier observe un problème dans son travail (abduction), élabore une solution théorique (déduction), puis teste cette solution dans la pratique (induction). Si elle fonctionne, la théorie est validée ; sinon, elle est ajustée. Cette boucle entre théorie et pratique est au cœur de son pragmatisme. Proudhon applique cette méthode à l’économie et à la justice sociale, rejetant les solutions universelles pour privilégier des solutions adaptées aux contextes locaux.
Plusieurs chercheurs, dont Stefano Solari (2012), soulignent une profonde affinité entre la pensée de Proudhon et l’institutionnalisme économique américain, représenté notamment par John R. Commons. Ce courant étudie comment les institutions (lois, règles, normes) façonnent les comportements économiques. Proudhon et Commons partagent une vision commune : les institutions ne sont pas des contraintes rigides, mais des outils évolutifs, façonnés par l’action collective pour résoudre des problèmes concrets. Par exemple, Proudhon propose des mécanismes de régulation monétaire ou de justice sociale fondés sur des pratiques locales, tandis que Commons analyse comment les règles opérantes (lois, contrats) influencent les échanges économiques. Leur épistémologie, c’est-à-dire leur façon de produire et valider des connaissances, repose sur une approche pragmatique : une théorie n’a de valeur que si elle améliore concrètement la vie des individus.
Proudhon s’inspire initialement de la dialectique hégélienne, une méthode philosophique qui cherche à résoudre les contradictions par une synthèse (un troisième terme dépassant les opposés). Cependant, il rejette cette approche après 1846, estimant que les synthèses hégéliennes sont artificielles et justifient des hiérarchies oppressives. Pour lui, les contradictions (comme capital/travail ou liberté/autorité) ne se résolvent pas, mais s’équilibrent. Il compare cette dynamique à une balance : les forces opposées se contrebalancent sans disparaître. Par exemple, dans son ouvrage De la Justice dans la Révolution et dans l’Église (1858), il écrit que «l’antinomie ne se résout pas», mais que les sociétés doivent trouver un équilibre entre des principes antagonistes. Cette idée influence les théories ultérieures de l’équilibre social et économique.
Proudhon et Commons développent des théories de la valeur et de la valuation (la manière dont les individus attribuent de la valeur aux biens) qui se complètent. Pour Proudhon, la valeur d’un bien n’est pas fixe, mais résulte d’un processus social et historique : elle dépend des rapports de force, des institutions et des pratiques collectives. Par exemple, la monnaie n’est pas un simple outil neutre, mais un rapport social qui structure les échanges. Commons, de son côté, analyse comment les transactions (échanges encadrés par des règles) déterminent la valeur des biens. Leur approche rejoint celle de l’économiste Silvio Gesell, qui propose une monnaie circulant sans intérêt pour fluidifier les échanges. Ces idées ont inspiré des réformes monétaires au XXe siècle, comme le socialisme de guilde ou les théories de Keynes.
L’influence de Proudhon dépasse le cadre français. Son pragmatisme a marqué des penseurs comme Georges Sorel, qui a popularisé le *syndicalisme révolutionnaire* en s’appuyant sur ses idées. Plus récemment, des chercheurs comme Irène Pereira (2011) ou Nikos Maroupas (2015) ont confirmé son rôle de précurseur. En économie, son approche a influencé l’*institutionnalisme américain*, notamment via Commons, mais aussi des auteurs comme Dudley Dillard, qui a relié Keynes à Proudhon. Enfin, son rejet des synthèses hégéliennes a inspiré des philosophes comme Kierkegaard, qui a critiqué les systèmes totalisants au nom de la liberté individuelle. Proudhon reste ainsi une figure majeure pour repenser l’économie et la société hors des dogmes.

