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Philosophie

Fatma Çıngı Kocadost : « Penser l’hétérosexualité au pluriel »

Ballast · mis à jour 16 juil.

Entretien avec l'autrice de La promesse qu’on nous a faite. L’article Fatma Çıngı Kocadost : « Penser l’hétérosexualité au pluriel » est apparu en premier sur BALLAST..

Deux promesses pour les femmes

L’article présente deux promesses faites aux femmes dans le cadre de l’hétérosexualité, analysées par la sociologue Fatma Çıngı Kocadost. La première, issue du patriarcat traditionnel, promet le bonheur familial par la complémentarité des rôles sexués, où la femme serait une épouse et mère au foyer protégée par son mari. Cette vision, dominante après la Seconde Guerre mondiale, reste ancrée dans certains imaginaires malgré son déclin face à l’idéal féministe néolibéral. La seconde promesse, hégémonique depuis plusieurs décennies, propose l’émancipation par l’égalité conjugale, où la femme accède à l’indépendance économique et affective tout en partageant les responsabilités avec son conjoint. Ces deux promesses, bien que différentes, idéalisent l’union hétérosexuelle et promeuvent des modèles distincts de féminité et de masculinité. Kocadost explore ces dynamiques à travers une enquête auprès de femmes maghrébines issues de milieux populaires en région parisienne, en y intégrant sa propre expérience d’immigrée turque.

Hétérosexualité comme institution

La sociologue définit l’hétérosexualité non pas uniquement comme une orientation sexuelle, mais comme une institution qui structure les rapports de genre et les divisions du travail entre hommes et femmes. Elle englobe les pratiques sexuelles tout en organisant l’accaparement des capacités productives et reproductives féminines. La conjugalité (vie de couple) en est la forme dominante, où les ressources et le travail sont partagés entre époux. Depuis les années 1970, le modèle du ménage biactif (où les deux conjoints travaillent) s’est imposé comme idéal, remplaçant celui de la « femme au foyer ». Cependant, Kocadost souligne que ce modèle reste inégalitaire, car il repose souvent sur une répartition des tâches domestiques défavorable aux femmes, même lorsque celles-ci occupent un emploi rémunéré. Son livre invite à penser l’hétérosexualité de manière plurielle, en analysant les différentes formes de féminité et de masculinité qu’elle engendre.

Méthode d'enquête féministe

Fatma Çıngı Kocadost a mené son enquête en s’appuyant sur des épistémologies féministes, une approche qui place le savoir scientifique dans une perspective située, c’est-à-dire dépendante des positions sociales des chercheuses et des enquêtées. Contrairement à une science dite « neutre », cette méthode reconnaît que le savoir est toujours produit à partir d’un point de vue spécifique. Pour éviter de reproduire les rapports de domination classiques (où la chercheuse est le sujet et l’enquêtée l’objet), elle a intégré sa propre histoire et ses échanges affectifs avec les femmes rencontrées. Cette démarche, inspirée des travaux de bell hooks et d’autres féministes, vise à créer une relation de réciprocité entre la chercheuse et les participantes. Elle a ainsi inclus des récits personnels dans son livre, non pour se mettre en avant, mais pour montrer comment sa propre position a influencé la recherche et pour déconstruire la frontière artificielle entre sujet et objet d’étude.

Rejet de l'égalité par le travail

Les femmes interrogées par Kocadost rejettent le modèle du couple biactif avec enfants, où l’égalité serait atteinte par un partage strict des tâches domestiques et professionnelles. Pour elles, ce modèle est perçu comme une « arnaque » qui avantage surtout les hommes. Leur idéal conjugal repose plutôt sur une division des rôles où l’homme assure la protection financière du foyer et la femme se consacre à l’éducation des enfants et à la gestion du foyer. Elles ne critiquent pas le patriarcat en tant que tel, mais cherchent à en tirer des avantages concrets, comme une meilleure qualité de vie pour elles et leurs enfants. Leur rejet de l’indépendance économique s’explique aussi par leur position de classe et leur expérience du racisme en France. Pour ces femmes, la famille représente un refuge contre les discriminations et un lieu de transmission culturelle, notamment religieuse. Leur objectif n’est pas l’émancipation par le travail, mais la recherche d’un équilibre qui leur permette de vivre dignement dans un environnement hostile.

Interdépendance plutôt qu'autonomie

Les femmes étudiées par Kocadost privilégient l’interdépendance à l’autonomie individuelle, un choix qui peut sembler paradoxal dans une société qui valorise l’indépendance. Pour elles, l’autonomie est une menace, car elle implique de compter uniquement sur ses propres ressources, ce qui est impossible sans un réseau de solidarité familial ou communautaire. Leur modèle repose sur une équité dans le couple, où chaque membre contribue selon ses moyens, mais sans chercher à imposer une égalité stricte. Cette approche s’inscrit dans une critique plus large des promesses du capitalisme et du féminisme néolibéral, qui supposent que l’accès au travail salarié libère les femmes. Les travaux de féministes comme Françoise Collin, Silvia Federici ou bell hooks ont déjà souligné les limites de cette vision, notamment le fait que seules les femmes aisées peuvent se permettre de payer d’autres femmes pour s’occuper de leur foyer. Kocadost montre ainsi que les choix de ces femmes ne sont pas des actes de conformisme, mais des stratégies de survie dans un système qui leur est défavorable.

Ce que ça pourrait changer

L’enquête de Kocadost met en lumière la diversité des modèles de féminité et de masculinité au sein de l’hétérosexualité, loin de l’idée d’un modèle unique et universel. Les femmes qu’elle a rencontrées ne rejettent pas le mariage ou la maternité, mais elles les envisagent différemment, en intégrant des valeurs culturelles et religieuses qui ne correspondent pas aux normes dominantes en France. Leur projet familial est aussi un projet politique, car il vise à préserver une identité collective face au racisme et à l’assimilationnisme. Ce travail rappelle que le féminisme ne peut se réduire à une seule vision de l’émancipation, mais doit prendre en compte les réalités sociales, économiques et culturelles des femmes. Kocadost invite ainsi à repenser le féminisme à travers le prisme de l’intersectionnalité, en considérant comment le genre, la classe, la race et la religion s’entremêlent pour façonner les expériences des femmes.

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