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Ni la Chine ni les États-Unis ne seront maîtres du monde

Courrier International· 31 juillet 2026

Obsédés par la question de savoir “qui est numéro un”, nous adoptons une grille de lecture dépassée, affirme le politologue Parag Khanna dans “Foreign Policy”. Loin d’être dominé par une seule puissance, ou même deux, le paysage actuel est extrêmement hétérogène, au point qu’on peut le qualifier de…

Résumé

1

Un monde post-occidental ?

L’article remet en question l’idée d’un monde post-occidental ou post-américain, souvent utilisée pour décrire l’évolution géopolitique actuelle.

Selon Parag Khanna, ces expressions se concentrent sur ce qui décline (l’influence occidentale ou américaine) plutôt que sur ce qui émerge.

Il souligne que le présent est déjà asiatique pour la majorité de l’humanité, citant l’exemple d’un de ses livres intitulé L’avenir est asiatique, dont le titre a été modifié par l’éditeur en Le présent est déjà asiatique pour la majorité de l’humanité.

L’auteur, spécialiste des relations internationales né en Inde, est fondateur de la plateforme AlphaGeo, qui analyse les dynamiques géopolitiques.

Il critique la tendance à chercher un ordre mondial unique, inspiré par la théorie occidentale des relations internationales, alors que l’histoire montre que l’absence d’ordre fixe est la norme.

La géopolitique, selon lui, est une science analysant la répartition du pouvoir dans l’espace, sans nécessiter de hiérarchie stable ou d’institutions mondiales dominantes.

2

Hétéropolarité et multiplex

Pour décrire la complexité du monde actuel, Parag Khanna évoque deux concepts clés : l’hétéropolarité (théorie de James Der Derian) et le monde en multiplex (théorie d’Amitav Acharya).

Ces notions remplacent avantageusement l’idée simpliste d’une compétition entre les États-Unis et la Chine pour la domination mondiale.

L’hétéropolarité suggère un système où plusieurs centres de pouvoir coexistent sans hiérarchie claire, tandis que le monde en multiplex décrit un paysage géopolitique fragmenté en multiples couches d’influence, où les acteurs (États, entreprises, communautés numériques) interagissent de manière non linéaire.

Ces théories s’inscrivent dans le mouvement Global IR (Relations Internationales Globales), inspiré par Hedley Bull et sa théorie du nouveau médiévisme.

Bull, dans son ouvrage The Anarchical Society (1977), comparait l’ordre mondial actuel à l’Europe médiévale, où le pouvoir était partagé entre seigneurs, rois, papes et cités-États comme la Ligue hanséatique, sans autorité centrale unique.

3

Complexes régionaux de sécurité

Le concept de complexes régionaux de sécurité, développé par Barry Buzan (London School of Economics), met en lumière l’absence d’une structure globale uniforme.

Contrairement à une vision centralisée où un seul acteur (comme les États-Unis) dicterait les règles, Buzan souligne que chaque région du monde fonctionne selon des dynamiques propres.

Par exemple, en Amérique latine, la Chine a renforcé son influence via des investissements dans les infrastructures et les matières premières, tandis que les États-Unis, sous l’administration Trump, ont rétabli leur domination avec des accords bilatéraux sur le lithium et une pression sur le Panama pour annuler une concession portuaire à une entreprise chinoise.

À l’inverse, en Europe, l’Union européenne a accéléré sa quête d’autonomie stratégique en 2025, avec des projets de défense commune, une union des marchés de capitaux et une souveraineté technologique, attirant même plus d’Américains que l’inverse.

Ces exemples illustrent comment les hiérarchies de puissance varient selon les régions.

4

L’Inde et la sécurité maritime

L’espace indo-pacifique illustre la fragmentation des stratégies de puissance.

Contrairement aux prédictions des années 2010, où la Chine était perçue comme une menace hégémonique via ses nouvelles routes de la soie, c’est désormais l’Inde qui émerge comme un acteur clé.

Avec plus de 100 bâtiments de combat et des exercices navals réguliers, New Delhi affirme sa présence dans l’océan Indien et au-delà.

La sécurité maritime, autrefois présentée comme une prérogative exclusive des États-Unis, se négocie désormais au cas par cas, avec des coalitions régionales incluant l’Inde, le Japon, l’Australie et les États-Unis (via le Quad, Dialogue quadrilatéral pour la sécurité).

Ces partenariats visent à contrer l’influence chinoise sans dépendre d’un leadership américain unique.

Par exemple, l’initiative Pax Silica (2025) montre comment Washington joue un rôle discret mais crucial dans la sécurisation des chaînes d’approvisionnement en silicium, essentiel pour les semi-conducteurs et l’intelligence artificielle.

5

États et cités-États

L’article souligne une dualité dans la répartition du pouvoir : certains États gagnent en puissance, tandis que des cités-États (villes-États) comme Singapour ou Dubaï deviennent des pôles d’attraction majeurs.

La Chine, par exemple, dispose d’une capacité étatique sans précédent dans l’histoire, avec un contrôle centralisé accru.

À l’inverse, les pétromonarchies du Golfe (Arabie saoudite, Émirats arabes unis) modernisent leur économie et diversifient leurs partenariats militaires, tout en se tournant vers l’Asie pour le commerce énergétique et en réduisant leur dépendance au dollar.

Les cités-États, quant à elles, attirent capitaux et talents grâce à leur connectivité et leur stabilité relative.

Un archipel informel de centres comme Lisbonne, Athènes, Dubaï ou Bali forme un réseau où entrepreneurs et travailleurs qualifiés circulent, notamment depuis la pandémie de Covid-19.

Ces dynamiques montrent que la taille d’un État n’est pas le seul facteur d’influence géopolitique.

6

Fin du monde unipolaire

L’article conclut que le monde unipolaire, dominé par une seule superpuissance, est révolu.

Ni la Chine ni les États-Unis ne parviendront à imposer un nouvel ordre mondial unique.

Le paysage géopolitique actuel est marqué par une entropie stratégique (désordre apparent mais structuré), où les alliances et les rivalités se recomposent en temps réel.

Parag Khanna compare cette période au Nouveau Moyen Âge, une époque où les loyautés et les autorités se chevauchent, sans hiérarchie claire.

Cette transition n’est ni chaotique ni stable, mais reflète l’émergence de modèles inédits, où le pouvoir est contesté, inégal et fluctuant.

L’auteur insiste sur la nécessité d’accepter ce pluralisme et de renoncer aux schémas réducteurs comme la rivalité sino-américaine.

Le monde de 2050 ne sera pas dominé par un empire, mais par une mosaïque de puissances aux configurations variables selon les régions.

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