Que reste-t-il des cahiers de doléances ?
Entretien avec la linguiste Manon Pengam. L’article Que reste-t-il des cahiers de doléances ? est apparu en premier sur BALLAST..
Les cahiers de doléances modernes trouvent leur origine dans la mobilisation des gilets jaunes en novembre 2018. Des citoyens ont ouvert ces cahiers sur des lieux de protestation, comme les ronds-points, pour y consigner leurs revendications. Parallèlement, deux associations d’élus locaux, l’AMRF (Association des maires ruraux de France) et l’AMIF (Association des maires d’Île-de-France), ont lancé l’opération Mairie Ouverte en décembre 2018. Ils ont recueilli les contributions des citoyens dans leurs mairies et les ont transmises à l’Élysée. Ce n’est qu’en janvier 2019 qu’Emmanuel Macron a officiellement lancé le Grand débat national, intégrant une version institutionnalisée des cahiers. Ce dispositif a été présenté comme un cadre légitime d’expression, excluant de fait les manifestations extérieures au cadre proposé.
La participation citoyenne est un concept initialement issu des mouvements sociaux des années 1960, comme les luttes environnementales ou urbaines. Cependant, elle a été progressivement récupérée par les institutions, devenant un outil managérial au service de l’action publique. Selon les chercheurs Guillaume Gourgues et Alice Mazeaud, cette récupération conduit à une dépolitisation de l’expression citoyenne. Dans le cas du Grand débat national, cette dépolitisation s’est manifestée par la mise en place d’un cadre strict, excluant les formes d’expression non institutionnelles, comme les manifestations des gilets jaunes. Sébastien Lecornu, alors ministre, a joué un rôle clé dans l’organisation de ce dispositif, qui visait à reprendre le contrôle de la crise sociale.
L’analyse des contributions du Grand débat national a été confiée à un consortium privé piloté par le cabinet Roland Berger, en collaboration avec les sociétés Cognito et Bluenove, pour un coût de 2 millions d’euros. Ce consortium a travaillé sur un corpus de cahiers numérisés, mais la qualité des numérisations et des transcriptions est jugée insuffisante. Par exemple, seulement 70 à 80 % des cahiers ont été numérisés, et les erreurs de transcription sont fréquentes en raison de la diversité des écritures manuscrites. De plus, une initiative de l’Agence nationale de la recherche (ANR) pour financer des analyses par des chercheurs publics a été abandonnée, laissant le champ libre aux acteurs privés. Le coût total du Grand débat national s’élève à 12 millions d’euros, dont 2 millions pour l’analyse des données.
Les cahiers de doléances sont conservés aux archives départementales, mais leur accès est restreint. Par exemple, en Creuse, seule une partie des six cartons disponibles a pu être consultée par la chercheuse Manon Pengam. Cette restriction s’explique par la protection des données personnelles, certaines contributions étant considérées comme des correspondances plutôt que des archives publiques. En avril 2025, une résolution de l’Assemblée nationale a enfin permis un accès plus large, mais des obstacles persistent. Les données numérisées sont également incomplètes et de mauvaise qualité, rendant leur exploitation difficile. Malgré les demandes de publication, aucune plateforme officielle n’a été mise en place, officiellement pour des raisons de volume de données, mais aussi par manque de volonté politique.
Les analyses du consortium privé ont révélé des thèmes récurrents dans les cahiers, similaires aux revendications des gilets jaunes. Parmi eux, on retrouve le coût de la vie, la représentation citoyenne et le rôle des élus, avec une demande accrue de contrôle démocratique. Cependant, ces analyses manquent de transparence méthodologique et ne permettent pas une étude approfondie des opinions ou des émotions exprimées. Des chercheurs comme Samuel Noguera travaillent à une analyse plus fine, en croisant les contributions avec des données socio-économiques locales, comme les statistiques de l’INSEE. Cette approche permet de mieux comprendre les spécificités territoriales des doléances.
La numérisation des cahiers pose plusieurs défis techniques et éthiques. Les logiciels d’ocr (reconnaissance optique de caractères) utilisés pour transcrire les manuscrits sont peu performants, en raison de la diversité des écritures et des erreurs de numérisation. De plus, la mise en ligne des données soulève des questions de protection des données personnelles et de propriété intellectuelle. Certains acteurs privés pourraient utiliser l’intelligence artificielle pour exploiter ces données, ce qui pose des risques d’abus. Les chercheurs plaident pour une approche ouverte et collaborative, en utilisant des outils open source et en impliquant les citoyens dans l’analyse des données.
La *démocratie participative* est devenue un marché lucratif, avec des entreprises privées qui surfent sur l’engouement pour la participation citoyenne. Le Grand débat national a illustré cette tendance, avec des acteurs privés comme Roland Berger ou Bluenove qui ont bénéficié de contrats publics pour analyser les contributions. Cette situation soulève des questions sur l’indépendance de l’analyse et la propriété des données. Par ailleurs, des acteurs politiques ou associatifs utilisent l’urgence de la publication des cahiers pour promouvoir leurs propres agendas, parfois au détriment d’une approche rigoureuse et transparente.

