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Philosophie

Compte-rendu critique — La nature du capital. Politique et ontologie chez le jeune Marx

Implications Philosophiques · mis à jour 14 févr.

Antoine Auvé. Le marxisme écologique, ou « écomarxisme », désigne un courant de pensée à la fois théorique et militant qui, depuis la première moitié du XXe siècle et plus particulièrement depuis le début du XXIe, tente d’articuler les problématiques écologiques contemporaines à la critique marxienne du capitalisme, et par là même à renouveler l’étude du corpus marxien, ce qui conduit ainsi à réinterroger les grandes catégories de la « critique de l’économie politique », dorénavant pensées comme des formes de relation entre les sociétés humaines et « la » nature (dont il faudra peut-être pluraliser le concept).

Contexte écomarxiste

L’article présente un compte-rendu critique de l’ouvrage La nature du capital. Politique et ontologie chez le jeune Marx (2024) de Frédéric Monferrand, qui s’inscrit dans un courant de recherche appelé écomarxisme. Ce courant, né au XXe siècle et développé depuis les années 2000, cherche à relier les enjeux écologiques contemporains avec la critique marxiste du capitalisme. Des auteurs comme J. Bellamy Foster ou Kohei Saito y jouent un rôle central. L’écomarxisme ne se limite pas à un retour à un équilibre écologique perdu, mais intègre une dimension politique pour transformer la société. L’ouvrage de Monferrand se distingue en explorant spécifiquement le lien entre nature et critique du capitalisme dans les Manuscrits de 1844 de Marx, un texte peu étudié sous cet angle.

Naturalisme historique

Frédéric Monferrand propose une approche originale en s’appuyant sur le concept de naturalisme historique, un cadre ontologique qui vise à articuler nature et société. Contrairement à un naturalisme essentialiste, qui considère la nature comme immuable, ou à un constructivisme, qui nie toute réalité objective, le naturalisme historique souligne que les rapports entre les humains et la nature sont médiatisés par des structures sociales et historiques. Marx, dans ses écrits de jeunesse, y voit une façon de comprendre l’aliénation capitaliste comme une dépossession des facultés humaines à s’approprier collectivement la nature. L’auteur rejette ainsi les solutions simplistes qui abandonnent les concepts de nature ou de social au profit d’une vision purement idéologique.

Jeune Marx et ontologie

L’ouvrage se concentre sur les Manuscrits de 1844, un texte majeur mais souvent négligé du jeune Marx. Contrairement à une lecture classique qui oppose le Marx de la maturité à celui de sa jeunesse, Monferrand montre que ces manuscrits contiennent une critique radicale du capitalisme, incluant une dimension ontologique. L’aliénation y est décrite comme une rupture du rapport entre les humains et la nature, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur d’eux-mêmes. L’auteur défend l’idée que cette critique est indissociable d’une ontologie, c’est-à-dire une réflexion sur l’être et ses modes d’existence. Cette approche permet de repenser les catégories de nature et de social à travers une perspective processuelle et historique.

Critique et expérience prolétarienne

La première partie de l’ouvrage analyse la phénoménologie de l’expérience prolétarienne, c’est-à-dire la façon dont les ouvriers vivent et décrivent leur aliénation. Marx y développe une contre-enquête qui révèle les contradictions du capitalisme en partant des discours mêmes de la bourgeoisie. Cette méthode permet de montrer que l’économie politique bourgeoise est un discours idéologique qui masque la réalité de l’exploitation. L’auteur souligne que cette critique n’est pas abstraite : elle s’appuie sur des données empiriques, comme les statistiques ou les témoignages des mouvements ouvriers. Marx y voit un privilège épistémique pour le prolétariat, car son point de vue de dominé lui donne accès à une connaissance plus juste de la réalité sociale.

Aliénation et métabolisme

L’aliénation, selon Monferrand, n’est pas seulement une souffrance individuelle, mais un phénomène structurel lié au capitalisme. Marx utilise le concept de métabolisme pour décrire les échanges entre les humains et la nature, qui sont perturbés par l’exploitation capitaliste. Par exemple, l’extractivisme et la surexploitation des ressources naturelles créent une rupture dans ce métabolisme, entraînant des crises écologiques. L’auteur montre que cette idée, souvent associée au Marx de la maturité, est déjà présente dans les Manuscrits de 1844. Elle permet de lier la critique sociale à une réflexion sur la dégradation de l’environnement, sans tomber dans un écologisme moralisateur ou un naturalisme essentialiste.

Ontologie sociale et politique

L’ouvrage défend l’idée que la critique sociale est ontologiquement engageante, c’est-à-dire qu’elle implique une réflexion sur la nature même de la réalité sociale et naturelle. Monferrand rejette les approches constructivistes, qui nient toute réalité objective, et les approches essentialistes, qui figent la nature dans des catégories immuables. À la place, il propose une ontologie sociale qui intègre une dimension historique et politique. Cette ontologie permet de repenser le capitalisme non seulement comme un système économique, mais comme une organisation sociale qui structure les rapports entre les humains et la nature. L’auteur souligne que cette approche est indissociable d’un projet politique, celui d’une société communiste où les humains pourraient réorganiser leur rapport à la nature de manière collective et équilibrée.

Ce que ça pourrait changer

L’originalité de l’ouvrage réside dans sa relecture des *Manuscrits de 1844* à la lumière des enjeux écologiques contemporains. Contrairement à des travaux antérieurs, comme ceux d’Alfred Schmidt en 1962, qui voyaient dans le naturalisme de Marx une approche non ontologique, Monferrand défend une ontologie sociale et naturaliste. Il montre que cette approche permet de dépasser les apories des théories constructivistes ou essentialistes. L’auteur propose ainsi une contribution majeure à la fois pour l’étude de Marx et pour la philosophie de l’écologie, en articulant critique sociale, ontologie et écologie politique. Son travail s’inscrit dans une tradition de pensée qui cherche à renouveler le marxisme en intégrant les défis écologiques du XXIe siècle.

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