Des réformes à l’épreuve du terrain : une analyse sociologique de la prise en charge des mineurs incarcérés au Burkina Faso
Cet article analyse la justice juvénile au Burkina Faso à partir d’une enquête qualitative menée auprès de mineurs incarcérés et d’acteurs institutionnels, notamment à la Maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou (MACO). Les résultats révèlent un écart entre réformes et pratiques : alternative…
Résumé
Réformes et justice juvénile
Au Burkina Faso, les réformes judiciaires concernant les mineurs en conflit avec la loi s’inscrivent dans un mouvement plus large en Afrique, influencé par des modèles comme le management public (NMP) imposé aux pays du Sud global.
Quatre modèles coexistent pour gérer la délinquance juvénile : le modèle protectionniste (le mineur est une victime), le modèle pénal (sanction prioritaire), le modèle mixte (répression + éducation) et le modèle restaurateur (réparation et réinsertion).
Depuis les années 2000, le Burkina Faso a adopté des normes internationales, comme la Convention relative aux droits de l’enfant (1989) ou la Charte africaine des droits de l’enfant (1990), et a transposé ces engagements dans son droit interne via plusieurs lois, dont la loi n°015-2014/AN du 13 mai 2014 sur la protection de l’enfant.
Pourtant, malgré ces avancées juridiques, la logique dominante reste répressive, avec une détention fréquente et peu d’alternatives éducatives appliquées.
Décalage normes-pratiques
Bien que le Burkina Faso ait renforcé son cadre légal pour protéger les mineurs (loi de 2014, Code pénal de 2018, Code de procédure pénale de 2019, loi pénitentiaire de 2017), les pratiques sur le terrain s’éloignent souvent des principes affichés.
Par exemple, la détention des mineurs reste courante, les alternatives à l’incarcération sont rarement mises en œuvre, et les structures d’accueil manquent de moyens.
Ce décalage s’explique par des contraintes structurelles (manque de ressources, surcharge institutionnelle) et des normes pratiques : les acteurs (magistrats, travailleurs sociaux, personnel pénitentiaire) adaptent les règles en fonction de leurs réalités locales, parfois en contournant les réformes éducatives.
Les travaux de Bierschenk et Olivier de Sardan montrent que ces normes pratiques, bien que non écrites, influencent fortement la prise en charge des mineurs.
Impact de l'incarcération
L’incarcération des mineurs au Burkina Faso, notamment dans des lieux comme la Maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou (MACO), a des effets profonds sur leur développement psychologique et leur réinsertion.
Les théories de Goffman, Sykes ou Foucault décrivent la prison comme une institution totale ou disciplinaire, où les détenus subissent une prisonnierisation (perte d’autonomie, adaptation aux règles carcérales).
Pour les mineurs, ces effets sont encore plus marqués, comme le montrent les études menées au centre de réinsertion de Laye ou à la MACO.
Les détenus développent des stratégies pour survivre, comme s’appuyer sur leur capital social (réseaux de soutien) ou participer à des ateliers d’apprentissage, mais ces mécanismes ne suffisent pas à compenser les dommages de l’enfermement.
Justice restauratrice
Une approche alternative à la détention est la justice restauratrice, théorisée par Braithwaite, qui mise sur la réparation du tort causé, la responsabilisation du délinquant et sa réintégration sociale.
Contrairement à une logique purement punitive, cette méthode valorise la communication entre victimes, auteurs et communauté, en évitant la stigmatisation grâce à un shaming réintégratif (une honte constructive favorisant le changement).
Bien que cette perspective ne soit pas directement transposée au Burkina Faso, elle offre un cadre critique pour interroger les limites d’un système judiciaire qui reste majoritairement répressif.
Les travaux de Rothman et Mathiesen soulignent aussi que l’écart entre la loi et la pratique n’est pas un vide, mais un espace social structuré par des routines et des conflits de valeurs.
Méthodologie de l'étude
Cette étude s’appuie sur une méthode qualitative, combinant analyses de textes de loi, entretiens et observations.
Les données ont été collectées entre décembre 2020 et mai 2021, puis complétées entre octobre 2024 et avril 2025, auprès de mineurs incarcérés à la MACO (20 mineurs sur 44 présents) et d’acteurs institutionnels (3 magistrats, 5 agents pénitentiaires, 4 travailleurs sociaux, etc.).
L’échantillon a été ajusté en fonction des contraintes d’accès, avec une attention particulière aux critères comme l’âge, le statut carcéral ou la durée de détention.
Les entretiens, d’une durée de 50 minutes à 1h30, ont permis de recueillir des récits détaillés.
Cependant, l’accès au terrain a été encadré par une autorisation spéciale assortie de contrôles, illustrant le policing of knowledge (contrôle du savoir) dans les recherches en milieu carcéral.
Défis institutionnels
Les réformes de la justice juvénile au Burkina Faso se heurtent à des défis structurels majeurs.
Les institutions manquent de ressources, les alternatives à la détention (comme les centres de réinsertion) sont insuffisantes ou mal équipées, et les acteurs sur le terrain priorisent souvent des logiques pragmatiques plutôt que les principes éducatifs des réformes.
Par exemple, la loi de 2014 vise à protéger les mineurs, mais en pratique, la détention reste la réponse dominante.
Les travaux de Thieni (2025) et Nama-Bationo (2024) montrent que ces tensions révèlent les limites d’un système judiciaire fragilisé, où les normes pratiques l’emportent souvent sur les normes légales.
Ce décalage interroge la capacité des réformes à transformer concrètement la prise en charge des mineurs.
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