En Bretagne, l'agriculture intensive pollue… et l'État la paie pour nettoyer ses algues vertes
Principale responsable de la prolifération des algues vertes, l'agriculture intensive ne finance pas leur ramassage. À la place, les collectivités publiques embauchent des entreprises de… travaux agricoles.
Les algues vertes, aussi appelées ulves ou laitues de mer, sont des algues microscopiques qui prolifèrent massivement en Bretagne, notamment sur les côtes du nord et de l’ouest. Leur développement excessif est lié à un phénomène appelé eutrophisation, causé par un excès de nutriments dans l’eau, principalement de l’azote et du phosphore. Ces éléments proviennent en grande partie des activités humaines, comme l’agriculture intensive, qui utilise des engrais chimiques riches en azote. Les algues vertes se décomposent ensuite sur les plages, dégageant un gaz toxique, l’hydrogène sulfuré (H₂S), qui peut être dangereux pour la santé humaine et l’environnement. Ce problème touche particulièrement la Bretagne depuis les années 1970, avec des pics de pollution observés chaque été.
L’agriculture bretonne est l’une des plus intensives de France, avec une forte concentration d’élevages porcins et avicoles. Les exploitations utilisent massivement des engrais azotés pour maximiser les rendements des cultures, comme le maïs ou le blé. Une partie de cet azote, non absorbé par les plantes, s’infiltre dans les sols et rejoint les cours d’eau via les pluies. Les nitrates (composés azotés) sont ainsi transportés jusqu’à la mer, où ils alimentent la prolifération des algues vertes. En Bretagne, les rejets de nitrates agricoles représentent environ 80 % des apports totaux dans les eaux, selon les données de l’État. Les élevages contribuent aussi directement à la pollution via les lisiers (fumier liquide), riches en azote, qui sont épandus sur les terres ou parfois rejetés illégalement.
Malgré la connaissance du lien entre agriculture intensive et pollution aux algues vertes, l’État français a longtemps soutenu financièrement cette activité. Entre 2010 et 2020, l’État a versé plus de 1,2 milliard d’euros en subventions directes et indirectes aux agriculteurs bretons, selon des estimations de l’association Générations Futures. Ces aides visaient à moderniser les exploitations ou à compenser les coûts de production. Parallèlement, l’État dépense chaque année des dizaines de millions d’euros pour nettoyer les algues vertes accumulées sur les plages, un budget qui s’élève à environ 20 millions d’euros par an depuis 2010. Cette situation illustre un paradoxe : l’État finance à la fois la cause du problème (l’agriculture polluante) et ses conséquences (le nettoyage des algues).
La prolifération des algues vertes et leur décomposition sur les plages ont des impacts sanitaires directs. L’hydrogène sulfuré (H₂S), gaz libéré lors de la putréfaction des algues, peut provoquer des maux de tête, des irritations des voies respiratoires, voire des pertes de connaissance en cas d’exposition prolongée. En 2011, un cheval est mort asphyxié par ce gaz sur une plage bretonne, et plusieurs cas d’intoxication humaine ont été recensés. Les zones les plus touchées, comme la baie de Saint-Brieuc ou la rade de Brest, voient leurs activités touristiques perturbées en été, avec des plages parfois interdites à la baignade. Les coûts sanitaires, bien que difficiles à quantifier précisément, s’ajoutent aux dépenses de nettoyage et aux pertes économiques pour les communes.
Face à l’ampleur du problème, des solutions sont mises en place, mais elles suscitent des tensions entre acteurs. Les **zones vulnérables aux nitrates** (ZVN), désignées par l’État, imposent des restrictions aux agriculteurs, comme des limites sur l’épandage des engrais ou l’obligation de couvrir les sols en hiver pour limiter le lessivage des nitrates. Cependant, ces mesures sont souvent critiquées par les syndicats agricoles, qui dénoncent une atteinte à leur compétitivité. En 2020, la Bretagne a adopté un **plan de lutte contre les algues vertes** prévoyant 100 millions d’euros sur cinq ans, incluant des aides pour les agriculteurs qui adoptent des pratiques moins polluantes. Malgré ces efforts, les résultats restent limités, avec des concentrations de nitrates dans les eaux bretonnes toujours **supérieures aux seuils européens** fixés à 50 mg/l.

