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La plus grande victoire de la mafia est d’avoir cessé de ressembler à la mafia

Louis Puel· 2 août 2026
La plus grande victoire de la mafia est d’avoir cessé de ressembler à la mafia

Les révélations du grand écrivain italien, condamné à vivre sous escorte. L’article La plus grande victoire de la mafia est d'avoir cessé de ressembler à la mafia est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Résumé

1

Mafia plus puissante mais invisible

La mafia est aujourd’hui plus puissante qu’auparavant, comme en témoignent les chiffres records de production et de consommation de cocaïne en Europe.

Pourtant, elle est devenue presque invisible.

En 2020, la cocaïne était déjà très répandue, mais aujourd’hui, elle est encore plus accessible et moins chère.

La production mondiale a plus que triplé, et les saisies atteignent des niveaux inédits.

Pourtant, ces saisies ne font pas monter les prix, ce qui montre que le marché s’adapte rapidement.

La structure du trafic a changé : on ne trouve plus de cartels organisés verticalement, mais un système de courtage avec des cellules interchangeables.

Par exemple, l’Équateur est devenu une plaque tournante, tandis que l’Europe du Nord, avec des ports comme Anvers et Rotterdam, sert de porte d’entrée.

La ‘Ndrangheta, une mafia italienne, agit comme un banquier pour ce système.

Les drogues de synthèse, qui ne nécessitent ni terres ni agriculteurs, sont également en plein essor.

2

Moneyland, paradis de l'argent sale

Oliver Bullough a nommé Moneyland un espace sans frontières où l’argent issu d’activités criminelles circule librement, tandis que les lois pour le traquer restent nationales et inefficaces.

Le criminologue Michael Levi souligne que la lutte contre le blanchiment d’argent se mesure en activité (nombre de signalements) plutôt qu’en résultats (argent saisi).

Par exemple, seuls 0,05 % des produits du crime sont récupérés, alors que les coûts de conformité dépassent de cent fois l’argent saisi.

Ce paradoxe s’explique par le fait que les autorités cherchent les preuves là où il y a de la lumière (formulaires, signalements bancaires), alors que les véritables flux se trouvent dans l’ombre.

En France, Tracfin a reçu 215 000 déclarations de soupçons en 2024, mais seulement 7 % provenaient du secteur non financier, comme les notaires ou les maisons de jeux.

3

Blanchiment vs recyclage : deux philosophies

En France, on parle souvent de blanchiment d’argent, une métaphore qui suggère une purification, comme si l’argent pouvait redevenir innocent.

En Italie, on utilise le terme recyclage, qui admet que la substance criminelle reste, mais change simplement de forme.

Cette différence n’est pas anodine : elle reflète deux approches opposées.

La France a longtemps cru pouvoir « laver » l’argent sale, tandis que l’Italie a compris que rien ne se lave, mais se transforme.

Par exemple, Tracfin utilise encore le terme de « sociétés lessiveuses » pour désigner les entités qui blanchissent les fonds du crime organisé.

Cette métaphore de la lessive est présente dans le vocabulaire administratif français, illustrant une illusion persistante.

4

Origine locale du blanchiment

Contrairement aux idées reçues, le blanchiment d’argent est un phénomène local, et non importé de l’étranger.

Pour blanchir de l’argent, il faut s’appuyer sur des institutions locales : notaires, experts-comptables, établissements de crédit, marchés publics et cadastres.

Par exemple, en France, la Cour des comptes européenne estime que le blanchiment représente 1,3 % du PIB de l’Union, soit environ 38 milliards d’euros pour la seule France.

La commission d’enquête du Sénat évalue à 50 milliards d’euros le chiffre d’affaires des réseaux spécialisés dans le blanchiment en France, contre seulement 3 à 6 milliards pour le trafic de drogue.

Le blanchiment est donc le trafic le plus lucratif du pays, mais il n’existe pas de stratégie cohérente pour le combattre.

5

Mexicanisation : un leurre dangereux

En France, certains évoquent une « mexicanisation » du pays pour décrire la violence liée au trafic de drogue.

Pourtant, cette comparaison est trompeuse.

Un marché criminel mature ne se caractérise pas par la violence, mais par son invisibilité et son intégration dans l’économie légale.

Par exemple, en 2026, un réseau de blanchiment démantelé à Marseille a révélé que des entreprises de construction en France remportaient des marchés publics en vendant à perte, éliminant ainsi la concurrence légale.

Le sang versé n’est pas un signe de puissance, mais de faiblesse, car il attire l’attention des autorités.

La « mexicanisation » permet de détourner l’attention des vrais problèmes : l’infiltration économique et la corruption des institutions locales.

6

Europe : une mafia qui traverse l'État

En Europe, les mafias ne défient pas l’État, elles le traversent.

Elles achètent des marchés publics, blanchissent des capitaux et s’infiltrent dans la logistique portuaire et le secteur du bâtiment.

Par exemple, la ‘Ndrangheta italienne a investi massivement en Allemagne, comme en témoigne l’affaire de Duisbourg en 2007.

En France, la DZ Mafia a mis en place un système de violence que les autorités peinent même à nommer.

Contrairement à l’Amérique latine, où les mafias érodent le monopole de l’État sur la violence, en Europe, elles achètent des parts de l’État.

Cette différence est structurelle : en Europe, la menace est économique, pas militaire.

7

Outils pour combattre les mafias

Pour lutter efficacement contre les mafias, il faut des outils spécifiques : une magistrature indépendante, des enquêtes patrimoniales, des confiscations élargies, la transparence des marchés publics et un journalisme libre.

Par exemple, l’Italie possède le meilleur savoir-faire au monde en matière de lutte contre la mafia, car ses lois ont été écrites dans le deuil, après l’assassinat de juges comme Falcone et Borsellino.

Pourtant, presque aucun autre pays européen ne connaît le délit d’association de type mafieux.

En France, le Parquet national anticriminalité organisée a saisi près de 990 millions d’euros en cinq mois, mais cela reste insuffisant face aux 38 milliards estimés chaque année.

L’autoritarisme, comme au Salvador avec le modèle Bukele, ne résout pas le problème : il réduit la violence visible, mais laisse intact le blanchiment d’argent.

8

Capitalisme criminel : un système indéchiffrable

Le capitalisme criminel existe parce qu’il reste indéchiffrable.

Les organisations criminelles ne sont plus des corps étrangers qui attaquent l’économie légale : elles en sont devenues un fournisseur de liquidités fiable.

Par exemple, elles paient en espèces, ne demandent pas de garanties et interviennent rapidement en cas de crise.

L’économie légale a cessé de se demander d’où vient cet argent.

Tant que l’Europe traitera la mafia comme une question d’ordre public et non comme un problème de marché, de logistique portuaire ou de fonds publics, elle restera sans défense.

L’Italie, qui a compris cela, possède des lois que le reste de l’Europe ne copie pas, malgré son expérience sanglante.

9

Leçon : comprendre pour agir

La leçon principale est simple : on ne peut pas changer ce qu’on ne connaît pas.

Le capitalisme criminel est conçu pour passer inaperçu, passant par des virements, des sociétés écrans et des marchés publics.

Par exemple, en France, les avocats n’ont transmis que quinze signalements de soupçons en 2024, et les agents sportifs n’en ont jamais transmis un seul.

La détresse visible dans la rue est facile à photographier, mais l’argent, lui, ne laisse pas de traces visibles.

Pour le combattre, il faut comprendre son mécanisme : il est conçu pour éviter les radars, pas pour être arrêté.

Sans cette compréhension, les solutions resteront inefficaces, car elles viseront les symptômes plutôt que les causes.

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