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Économie

Le phénomène RN

Telos · mis à jour il y a 29 j

La montée irrésistible du RN a suscité pléthore de réflexions, et pourtant on peine à rendre raison de ce phénomène. Peut-être parce qu’on a longtemps manqué d’outils pour le penser, peut-être aussi parce que le premier réflexe est resté la stigmatisation.

Origines du RN

Le Rassemblement National (RN), anciennement Front National (FN), est un parti politique français fondé en 1972 par Jean-Marie Le Pen. À ses débuts, il s'agissait d'un petit parti groupusculaire, marqué par une forte instabilité interne avec des crises récurrentes et un turn-over important de ses membres. Son identité initiale était associée à un antisémitisme explicite, comme en témoigne la phrase controversée de Jean-Marie Le Pen sur la Shoah qualifiée de «un détail de l’histoire», ainsi qu'à un sentiment de dépossession lié aux décolonisations des années 1960. Le parti a connu une première accélération en 2002, lorsque Jean-Marie Le Pen a accédé au second tour de l'élection présidentielle avec 16,86 % des voix, face à Lionel Jospin (16,18 %). Cependant, son parcours n'a pas été linéaire : en 2007, il n'a obtenu que 10,44 % des suffrages, en partie à cause de la concurrence de Nicolas Sarkozy.

Stratégie de dédiabolisation

En 2011, Marine Le Pen a pris la direction du parti et a mis en place une stratégie de dédiabolisation pour rendre le RN plus acceptable. Cette approche a inclus un changement d'image, comme le port de la cravate imposé aux élus du RN à l'Assemblée nationale en 2024, ainsi qu'un repositionnement sur des questions sociales et souverainistes. Par exemple, le RN a abandonné son antisémitisme historique pour soutenir la politique d'Israël et critiquer des mouvements comme La France Insoumise (LFI). En 2018, le FN est devenu le RN, marquant une volonté de rompre avec son héritage et de se présenter comme un parti capable de gouverner. Marine Le Pen a atteint le second tour des élections présidentielles en 2017 et 2022, avec une progression du nombre de voix : 7,678 millions au premier tour en 2017 contre 8,133 millions en 2022.

Analyse des électeurs

Les auteurs Patrick Lehingue et Bernard Pudal soulignent que les analyses traditionnelles des électeurs du RN, souvent basées sur des sondages, ont été critiquées pour leurs approximations. Par exemple, les catégories socioprofessionnelles supérieures (CSP+) et les retraités, traditionnellement considérées comme rétives à l'extrême droite, votent de plus en plus pour le RN. Le vote RN est aussi analysé comme un phénomène collectif : «les gens qui votent FN vivent avec des gens qui votent FN». Les électeurs du RN sont souvent des personnes issues de milieux populaires, déclassées symboliquement, qui se sentent exclues du discours politique et ne s'intéressent pas aux programmes électoraux, même lorsqu'ils sont militants. Leur vote reflète un sentiment de honte de soi et une peur de la disparition de leur groupe social.

Dimensions racistes du vote

Le vote pour le RN est également influencé par des motivations racistes. Les auteurs s'appuient sur les travaux du sociologue Félicien Faury pour montrer que ce vote peut être compris comme une volonté de se tenir à distance de ceux jugés inférieurs, avec un rejet marqué de l'immigration. Cette phobie de l'invasion se manifeste par une peur de la submersion culturelle ou démographique. Les électeurs du RN, souvent issus de milieux populaires, cherchent à se distinguer des migrants ou des personnes marginalisées, perçues comme une menace pour leur position sociale. Ce phénomène s'inscrit dans une logique de domination raciale, où les électeurs du RN occupent une position dominante et cherchent à maintenir cette position.

Transformations sociales

Les auteurs identifient plusieurs transformations sociales qui ont favorisé la montée du RN. Parmi elles, la désindustrialisation, le chômage de masse et la précarité économique ont joué un rôle central. Cependant, d'autres facteurs, comme la dissolution des identités collectives, sont tout aussi importants. Le travail, autrefois source de stabilité et d'identité, est devenu une «épreuve individuelle», source d'incertitude et de concurrence accrue. Les auteurs résument cette situation par un nouvel ordre économique et social caractérisé par «l'intensification des concurrences de toutes sortes, l'incertitude croissante du présent, la difficulté à anticiper l'avenir, et de multiples formes d'insécurité». Ces inquiétudes trouvent un écho dans le discours du RN, qui se présente comme le seul à répondre à ces angoisses.

Crise de la représentation

La montée du RN est aussi liée à une crise profonde de la représentation politique. Les auteurs soulignent que les partis traditionnels, en particulier ceux de gauche, ont échoué à répondre aux désarrois des citoyens, les poussant à se détourner de la politique. Cette crise se manifeste par une abstention record et une quasi-disparition des milieux populaires dans les enceintes parlementaires. Les élus, enfermés dans les logiques institutionnelles, ont perdu contact avec la société, qu'ils perçoivent comme une «terra incognita». Certains partis tentent de récupérer les thèmes du RN, mais sans succès, ce qui contribue à légitimer ses idées. Les médias, en mettant en scène une société en crise permanente, aggravent cette situation en offrant une visibilité croissante au RN.

Rôle des médias et de l'école

Les médias jouent un rôle ambigu dans la montée du RN. Historiquement, la présence de Jean-Marie Le Pen dans les médias suffisait à faire monter l'audience, mais aujourd'hui, certains médias sont entièrement dédiés à la promotion de ses idées. Les chaînes publiques, sous pression pour maintenir leur audience, contribuent aussi à cette dramatisation en mettant en scène une société constamment menacée par des faits divers et des crises. L'école, quant à elle, est critiquée pour son rôle dans la reproduction des inégalités sociales et la stigmatisation des élèves issus de milieux populaires. Selon les auteurs, «l’expérience scolaire est sans doute l’occasion de se frotter au mépris de classe», ce qui décourage les élèves et les éloigne de la culture légitime. Le RN, en se présentant comme le défenseur des classes populaires, capitalise sur ce ressentiment.

Ce que ça pourrait changer

Les auteurs qualifient le RN de *«nébuleuse fascistoïde»*, estimant que tous les ingrédients d'un fascisme sont présents, même si le parti n'a pas encore accouché d'un régime fasciste. Son succès repose sur un système complexe où s'entremêlent crises économiques, transformations sociales, crise de la représentation et rôle des médias. Le RN est aujourd'hui un parti assumé, loin de la honte qui entourait autrefois son vote. Son avenir dépendra de la conjoncture politique et économique, mais aussi de la capacité des autres partis à répondre aux angoisses des citoyens. Les auteurs insistent sur la nécessité de mieux comprendre ce phénomène pour le combattre efficacement, en s'appuyant sur des analyses rigoureuses et des outils adaptés.

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