Une illustration coloniale pour un colloque décolonial ?
Posted in: fr.hypotheses.orgLes 5èmes Rencontre du RIED ont eu lieu à Marseille, en octobre 2024. Ces Rencontres se sont propos....
Les 5èmes Rencontres du RIED (Réseau International d'Éducation et de Diversité) se sont tenues à Marseille en octobre 2024. Cet événement avait pour objectif d'aborder la question du colonialisme dans le domaine de l'éducation, en cherchant à en prendre pleinement la mesure. L'auteure de l'article, Dzifanu Tay, y participe et y observe une contradiction entre le thème du colloque et l'affiche qui le représente. Le RIED est un réseau qui rassemble des chercheurs et des professionnels de l'éducation pour réfléchir aux enjeux de diversité et d'inclusion.
L'affiche du colloque présente une composition visuelle centrée sur une jeune femme blanche au premier plan, dont le visage émerge à peine de l'eau, avec un regard tourné vers le ciel et une expression difficile à interpréter (abnégation, lassitude ou résignation). Autour d'elle, quatre autres visages souriants et naïfs évoquent des stéréotypes coloniaux, représentant différentes aires géographiques de l'ancien empire français. Ces visages sont placés sous la protection symbolique de Notre-Dame de la Garde, surnommée « la bonne mère », et sous un soleil qui ne se couche jamais, suggérant une domination permanente. Au second plan, des éléments culturels et religieux sont représentés, renforçant une vision essentialiste des relations entre les cultures.
L'auteure établit un parallèle entre l'affiche du colloque et des affiches coloniales exposées à Marseille en 1906 et 1922. Ces dernières mettaient en avant la diversité raciale des colonies et célébraient la ville et sa rade. L'affiche du colloque reprend des schémas visuels similaires, comme la représentation de populations issues des colonies sous des traits stéréotypés et souriants, ou encore l'utilisation de symboles comme le soleil ou des monuments religieux. Ces éléments rappellent la phraséologie coloniale, c'est-à-dire le discours et les représentations visuelles qui justifiaient et glorifiaient la colonisation en mettant en avant une prétendue coexistence harmonieuse.
L'article soulève la question de la recirculation des schèmes et mémoires coloniales, c'est-à-dire la réutilisation ou la réactivation involontaire de représentations héritées de la période coloniale. Dans ce cas précis, l'affiche d'un colloque décolonial, dont l'objectif est de questionner et de déconstruire les héritages coloniaux, utilise une imagerie qui semble perpétuer ces mêmes schèmes. Cela pose un paradoxe : comment un événement dédié à la décolonisation peut-il s'appuyer sur des symboles qui en sont issus ? Cette contradiction interroge la capacité à se détacher des représentations passées, même lorsque l'intention est critique.
Dzifanu Tay, l'auteure de l'article, exprime son trouble face à cette affiche. Elle s'interroge sur le sens de l'expression du visage de la jeune femme centrale, ainsi que sur la signification globale de cette composition. Pour elle, cette illustration soulève des questions sur la manière dont les mémoires coloniales continuent de circuler, même dans des contextes qui prétendent les remettre en cause. Elle invite à une réflexion plus large sur la nécessité de repenser les supports visuels et symboliques pour éviter de reproduire, même involontairement, des schémas hérités de l'histoire coloniale.

