Colette, écrivaine en herbe
En 1893, Sidonie-Gabrielle Colette a 20 ans. Jeune fille sans dot, elle se marie à Henri Gauthier-Villars, dit Willy.
En 1893, Sidonie-Gabrielle Colette, surnommée Gabri, a 20 ans et vit dans une petite maison à Châtillon-sur-Loing, dans le Loiret. Sa famille, autrefois aisée, est ruinée à cause de dettes excessives. Son père, le capitaine Jules, est un ancien militaire à la jambe de bois, et sa mère, Sido, s’occupe des affaires du foyer. Gabri, qui a arrêté ses études après l’obtention du brevet, n’a pas de dot, une somme d’argent ou de biens que la famille de la mariée devait apporter au mariage pour assurer son avenir. Sans cette dot, ses perspectives d’avenir sont très limitées : mariage arrangé, grossesses précoces, vie domestique et peu d’autonomie. Elle accompagne parfois son demi-frère Achille, médecin de campagne, pour observer la vie des autres femmes de son époque.
Henri Gauthier-Villars, dit Willy, est un homme de 34 ans, critique littéraire et musical, et incarne le dandy parisien. Il est moustachu et représente le tout-Paris mondain. Gabri l’a rencontré brièvement lors d’un voyage à Paris quelques mois plus tôt. Malgré son manque de dot, Willy accepte de l’épouser après des discussions avec le capitaine Jules. Le contrat de mariage est signé le 9 mai 1893, et le mariage a lieu le 15 mai, sans fête ni banquet, seulement une bénédiction. Gabri quitte alors sa famille pour suivre Willy à Paris. Elle écrit plus tard : Je lui apportais mes vingt ans, ma fraîcheur et 1 m 58 de cheveux, soulignant ainsi ce qu’elle croyait être sa valeur dans ce mariage.
Le couple s’installe au 28 rue Jacob, dans le quartier Saint-Germain-des-Prés à Paris. Gabri découvre une capitale bruyante, avec les omnibus tirés par des chevaux, les foules devant les théâtres et une vie sociale intense, de jour comme de nuit. Elle découvre aussi la vie conjugale imposée par Willy, qui l’entraîne dans une vie mondaine trépidante : théâtres comme le Palais des Glaces ou l’Olympia, et soirées en compagnie d’artistes et d’écrivains. Un soir, elle réalise que Willy la trompe, ce qui la plonge dans une profonde dépression. Elle comprend alors que l’amour conjugal n’est pas ce qu’elle imaginait.
Dans les salons parisiens, Gabri se transforme en Colette, une personnalité plus affirmée. Elle adopte des manières bourguignonnes, comme rouler les r, et se met à tutoyer son mari, une attitude rare pour une femme de l’époque. Elle s’affirme et devient une figure à part entière, recevant des lettres et des dédicaces de livres. Colette n’est plus seulement la femme de Willy, mais une personne à part entière. Cette émancipation marque le début de son indépendance, tant sur le plan personnel que professionnel.
À côté de ses obligations mondaines, Colette travaille comme secrétaire dans le bureau de Willy, situé au 55 quai des Grands-Augustins. Cet endroit est surnommé la fabrique littéraire : Willy y reçoit chaque jour des dizaines d’écrivains débutants, souvent mal payés, qui lui vendent leurs textes. Dans cet environnement masculin, Colette observe, écoute et apprend les rouages de l’écriture et de l’édition. Un jour, Willy lui suggère d’écrire ses souvenirs d’école primaire pour gagner de l’argent. Il lit le manuscrit, le trouve sans intérêt et le range dans un tiroir. Deux ans plus tard, il le retrouve par hasard et réalise que ce texte pourrait être publié. Colette dira plus tard : Et voilà comment je suis devenue écrivain.
Le manuscrit rejeté par Willy devient le premier roman de Colette : *Claudine à l’école*. Ce livre marque le début de sa carrière d’écrivaine. Colette, alors âgée de 20 ans, ne le sait pas encore, mais elle vient de poser la première pierre de ce qui deviendra une œuvre littéraire majeure. Ce récit, inspiré de ses propres souvenirs, raconte la vie d’une jeune fille à l’école primaire, un sujet peu exploré à l’époque. Grâce à ce texte, Colette va progressivement s’imposer comme une autrice à part entière, loin de l’ombre de son mari, et ouvrir la voie à une carrière littéraire qui durera plus de soixante ans.

