« Progressisme » : étendard ou épouvantail ?
« Progressisme » fait partie de ces mots qui sont tantôt brandis, tantôt conspués. Retracer l’histoire de ses usages depuis son apparition en français en 1842 et mettre au jour les controverses permettent un regard distancié sur les champs de bataille politique et intellectuelle qui agitent la France depuis presque deux siècles.
Le terme progressisme apparaît en français en 1842, comme l'indique le Dictionnaire de mots nouveaux de Jean-Baptiste Richard. À l'origine, il désigne une doctrine ou un état d'esprit favorable au progrès de la société. Ce mot s'inscrit dans un contexte historique marqué par les révolutions industrielles et les transformations sociales du XIXe siècle. Il émerge alors que les débats sur l'avenir de l'humanité et les réformes politiques s'intensifient en Europe. Le progressisme se distingue d'autres courants par son attachement à l'idée que la société peut évoluer vers un état meilleur, notamment grâce à l'éducation, à la science et aux réformes politiques.
Au fil du temps, le sens du progressisme s'est complexifié et politisé. Selon le Dictionnaire de l'Académie française (6e édition, 1835), le terme est d'abord associé à une vision optimiste du futur, sans connotation politique claire. Cependant, à partir du XXe siècle, il s'ancre progressivement dans le clivage traditionnel entre la droite et la gauche. Le progressiste devient alors une personne qui croit en l'égalité sociale, en la justice et en des réformes profondes de la société. Cette évolution reflète les transformations des débats politiques, où le progrès n'est plus seulement une question de développement technique, mais aussi de justice sociale et de redistribution des richesses.
Dans le paysage politique contemporain, le progressisme est souvent présenté comme l'opposé du nationalisme. Par exemple, en 2018, Emmanuel Macron utilise ce terme pour opposer une Europe des assis (statique, repliée) à une Europe du progressisme (dynamique, ouverte). Pour lui, le progressisme incarne une troisième voie, au-delà du clivage gauche-droite traditionnel. Cette rhétorique vise à positionner le progressisme comme une alternative moderne, capable de dépasser les divisions politiques classiques. Cependant, cette définition reste contestée, car elle peut être perçue comme une stratégie pour marginaliser les opposants ou simplifier des débats complexes.
Le mot progressisme est aujourd'hui utilisé de manière ambivalente : il peut servir d'étendard pour ceux qui veulent incarner le changement et l'innovation, ou d'épouvantail pour ses détracteurs, qui y voient une idéologie floue ou dangereuse. Par exemple, Emmanuel Macron s'est revendiqué du progressisme dès 2017 pour se présenter comme un candidat moderne, capable de dépasser les clivages traditionnels. À l'inverse, certains critiques associent le progressisme à des réformes perçues comme brutales ou à une vision élitiste du monde. Cette dualité montre que le mot est devenu un enjeu de bataille politique, où chacun tente de s'en approprier le sens.
Le suffixe -âtre dans progressiste est souvent perçu comme péjoratif, car il suggère une nuance négative ou excessive. Certains linguistes soulignent que cette connotation n'est pas linguistiquement obligatoire et pourrait évoluer dans d'autres contextes. Par ailleurs, le progressisme est parfois critiqué pour son manque de précision : il peut désigner aussi bien des réformes sociales que des politiques économiques libérales. Cette ambiguïté alimente les débats sur son utilité comme concept politique. Enfin, des historiens comme Maurice Tournier ont montré que le terme a connu des évolutions sémantiques, passant d'une vision optimiste du progrès à une idéologie associée à la gauche réformiste.
Le progressisme s'inscrit dans une histoire intellectuelle plus large, liée à des penseurs comme Guizot ou Jouffroy, qui ont théorisé le progrès comme une force motrice de la civilisation. Ces auteurs ont contribué à façonner l'idée que l'histoire est un mouvement continu vers un avenir meilleur. Cependant, cette vision a aussi été critiquée, notamment par ceux qui y voient une forme de déterminisme ou une justification des inégalités. Le progressisme, en tant que concept, reflète donc ces tensions entre optimisme et scepticisme, entre réforme et conservatisme.

