Sortir de l’anti-impérialisme moral pour désoccidentaliser la France
En s’inspirant des analyses de l’échange inégal produites à la périphérie, ce texte de Marlène Rosato – qui a fait l’objet de débats au sein de la rédaction, reflétant des discussions récurrentes au sein de la gauche radicale – propose ici de dresser un bilan de l’impérialisme contemporain et avanc…
Résumé
Anti-impérialisme moral
L’article critique une tendance des mouvements anti-impérialistes en France à adopter une posture morale plutôt que stratégique.
Par exemple, lors de conflits comme l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro ou la guerre contre l’Iran, des manifestants mettent sur le même plan l’agresseur (les États-Unis) et l’agressé, créant une confusion qui affaiblit la lutte contre l’impérialisme.
Cette approche, qualifiée d’anti-impérialisme moral, évite de désigner clairement l’ennemi principal et néglige des concepts comme la souveraineté nationale ou le rôle de l’État dans la résistance.
L’autrice souligne que cette faiblesse structurelle du mouvement anti-impérialiste français remonte à des événements comme la guerre en Irak en 2003, où peu de voix ont soutenu le droit des pays agressés à se défendre.
État et souveraineté tabous
Dans les pays du centre capitaliste comme la France, le mot d’ordre de souveraineté nationale est devenu un tabou dans les stratégies anti-impérialistes, et l’État est souvent ignoré comme acteur clé de la lutte.
Pourtant, l’autrice estime qu’une analyse stratégique de l’impérialisme doit identifier l’ennemi principal, les États-Unis, malgré la fin latente de leur hégémonie mondiale.
Elle souligne que dans un monde moins unipolaire, les rapports de force internationaux se recomposent, notamment avec l’émergence de la Chine, qui pourrait affaiblir le bloc atlantiste et offrir des opportunités pour une gauche anti-impérialiste.
La désoccidentalisation de la France est présentée comme un objectif possible dans ce nouveau contexte.
Spécificité impérialisme US
L’impérialisme américain se distingue de ceux des siècles précédents par son contrôle des organisations internationales (comme le FMI ou la Banque mondiale) et son rôle dans la libéralisation des économies du Sud après 1945.
Contrairement aux impérialismes coloniaux classiques, les États-Unis ont imposé un ordre mondial où les anciennes colonies, désormais indépendantes en théorie, sont intégrées à une économie mondiale dominée par le capital américain.
Les obstacles à cette domination, comme l’URSS pendant la guerre froide ou les mouvements de décolonisation, ont conduit les États-Unis à reconstruire les économies européennes via le plan Marshall et l’OTAN.
Au Sud, les luttes de libération nationale ont parfois abouti à des victoires, mais la contre-révolution capitaliste des années 1980 a écrasé ces dynamiques.
Bloc social et décolonisation
Pour les pays du Sud, l’affirmation de la souveraineté nationale est une condition essentielle à tout projet émancipateur.
Cela implique la formation d’un bloc social unissant les classes populaires et une fraction de la bourgeoisie nationale (peu liée à l’impérialisme étranger).
Des exemples comme le Congrès National Indien illustrent des avancées révolutionnaires, tandis que les alliances avec des bourgeoisies compradores (totalement soumises à l’impérialisme) ont souvent mené à l’échec.
Sur le plan international, le mouvement des non-alignés a utilisé la concurrence entre les États-Unis et l’URSS pour négocier des conditions favorables, comme le contrôle des investissements étrangers.
La Chine et l’URSS ont aussi joué un rôle clé en soutenant militairement des luttes comme celles de l’Algérie ou du Vietnam.
Intégration Europe impérialisme
L’intégration de l’Europe dans l’impérialisme américain s’est faite principalement via l’Union européenne et son système monétaire, qui limitent la souveraineté des États.
Par exemple, les règles européennes interdisent aux États d’utiliser des outils budgétaires pour augmenter les salaires ou mener des politiques économiques alternatives, les cantonnant à une logique de compétitivité pour attirer les capitaux étrangers.
Depuis les années 1980, les investissements directs américains (IDE) en Europe ont explosé, passant de 44 % à 59 % du total entre 1982 et 2020.
En France, les États-Unis contrôlent plus de 10 % des secteurs stratégiques de l’économie, notamment dans les technologies de pointe.
L’autrice cite l’exemple de Jean-Luc Mélenchon, qui parle de la France comme d’une «colonie numérique» des États-Unis.
Bourgeoisie intérieure européenne
L’autrice s’appuie sur le sociologue Nicos Poulantzas pour distinguer trois types de bourgeoisies : la bourgeoisie comprador (totalement soumise à l’impérialisme étranger, comme dans les pays du Sud), la bourgeoisie nationale (indépendante, comme dans certains pays du centre avant l’arrivée du capital américain) et la bourgeoisie intérieure (intégrée au capital américain mais réinvestissant une partie des profits localement, comme en Europe).
Cette dernière crée une solidarité politique avec le projet de mondialisation porté par les États-Unis, favorisant un atlantisme profond dans la société.
En France, les start-ups sont majoritairement financées par des fonds d’investissement américains, illustrant cette dépendance.
La décolonisation numérique ne peut donc pas reposer sur une alliance avec une bourgeoisie nationale inexistante.
Rôle de l’OTAN et dépendance
L’OTAN et la présence militaire américaine en Europe ne servent pas seulement à contrer la Russie : elles assurent aussi un contrôle sur les politiques économiques et sociales des États européens.
Par exemple, malgré les menaces de Donald Trump de retirer son soutien à l’Europe, le Sénat américain a voté en 2026 le National Defense Authorization Act, qui renforce l’aide militaire aux alliés européens.
Les États-Unis tirent une grande partie de leurs profits des secteurs stratégiques européens, notamment la haute technologie, ce qui rend peu probable une alliance avec la Russie, où les IDE américains ne représentent que 1 % en 20 ans.
L’Europe n’est pas une colonie américaine, mais elle dépend de l’hégémon pour maintenir son propre impérialisme, comme en Afrique où la France agit sous protection américaine pour sécuriser les profits de ses entreprises (30 milliards d’euros entre 2013 et 2021).
Exemple Irak 2003
L’exemple de la guerre en Irak en 2003 illustre la dépendance de la France aux États-Unis.
Bien que la France, représentée par Jacques Chirac et Dominique de Villepin, ait officiellement critiqué l’intervention américaine devant l’ONU, elle a finalement validé a posteriori l’occupation en votant la résolution 1483 au Conseil de sécurité.
Cette résolution permettait aux États-Unis de contrôler la reconstruction, offrant à la France des contrats mineurs (432 000 dollars) via l’ONU, tandis que les entreprises américaines comme Halliburton empochaient des milliards.
Plus tard, des entreprises françaises comme Total, Alstom ou Lafarge ont obtenu des contrats directement auprès du gouvernement irakien, notamment dans le Kurdistan irakien, profitant de la libéralisation économique imposée par les États-Unis.
Cet épisode montre comment la France, bien que critique en apparence, reste alignée sur les intérêts américains.
Désoccidentalisation possible
L’autrice propose une stratégie de désoccidentalisation de la France, c’est-à-dire un processus visant à réduire la dépendance économique, politique et militaire aux États-Unis.
Cette stratégie s’appuie sur l’émergence de nouvelles puissances comme la Chine, qui pourrait affaiblir le bloc atlantiste et offrir des marges de manœuvre aux mouvements anti-impérialistes.
Contrairement aux années 1980, où la mondialisation était unilatérale, le monde actuel est multipolaire, ce qui crée des opportunités pour une gauche radicale.
Cependant, cette désoccidentalisation ne peut pas reposer sur une alliance avec une bourgeoisie nationale inexistante en France.
Elle doit plutôt passer par une planification économique centrée sur les besoins des classes populaires et un affrontement avec le capital euro-étasunien, notamment dans les secteurs stratégiques comme le numérique.
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