Guillaume Sabin : « Revenons aux cuisines »
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Guillaume Sabin, ethnologue français, explore dans son livre Dévier des espaces alternatifs où des collectifs tentent de s’affranchir des contraintes du capitalisme. Ces lieux, comme des fermes partagées, des hangars réinvestis ou un skatepark autogéré, illustrent une économie de l’émancipation fondée sur la fabrication collective plutôt que sur la consommation. Sabin s’appuie sur des années d’immersion dans ces milieux pour analyser comment ces groupes réinventent le travail et les liens sociaux. Son approche se distingue par une immersion sensible et active, où l’auteur partage le quotidien des personnes concernées plutôt que de se contenter d’observations distantes. Le livre est né d’une volonté de comprendre comment ces expériences, souvent perçues comme marginales, pourraient inspirer des changements plus larges dans la société.
Guillaume Sabin a commencé ses travaux ethnographiques en Argentine au début des années 2000, étudiant le mouvement indigène Red Puna. Cette période, marquée par une crise économique sévère et des mouvements sociaux intenses, a profondément influencé sa méthode de recherche. Contrairement à une approche théorique classique, Sabin a privilégié l’immersion sur le terrain et l’écoute des acteurs locaux, souvent en opposition aux analyses dominantes de l’époque. Cette expérience l’a conduit à développer une méthode où la théorie émerge après l’observation concrète des pratiques, plutôt que l’inverse. Son livre Dévier reflète cette approche, avec des chapitres ethnographiques suivis de réflexions théoriques.
Sabin structure son livre en alternant des descriptions ethnographiques détaillées et des interludes théoriques. Cette méthode répond à une nécessité : les descriptions seules pourraient donner l’impression que les expériences décrites sont faciles ou naturelles, alors qu’elles représentent des alternatives radicales au système dominant. L’auteur explique que cette alternance permet de montrer l’écart entre ces pratiques et les normes sociales actuelles. Par exemple, il décrit comment des collectifs pauvres en ressources financières parviennent à créer une forme d’abondance grâce à l’entraide et à la fabrication collective. Les parties théoriques visent à rappeler le contexte de ces expériences et leur signification politique.
Sabin exprime une méfiance envers une certaine forme de sociologie, notamment quantitative, qui s’éloigne des personnes enquêtées et occulte leurs intelligences collectives. Il cite l’exemple de Geneviève Pruvost, une ethnologue dont les travaux sur des sujets similaires à ceux de Sabin ont confirmé certaines de ses observations, comme la notion d’abondance dans des milieux pauvres. Pour Sabin, cette sociologie traditionnelle, malgré son jargon, reste souvent limitée à une simple photographie de la société, sans saisir les dynamiques profondes des groupes étudiés. Il préfère citer des auteurs comme Ana María Fernández, Ignacio Lewkowicz ou Philippe Descola, qui intègrent une dimension conceptuelle plus large.
Sabin défend l’idée que la proximité avec les personnes enquêtées est essentielle pour comprendre leurs subjectivités et leurs pratiques. Il s’inspire de penseurs comme François Dubet, Claude Lévi-Strauss ou Philippe Descola, qui ont souligné l’importance de partager le quotidien des acteurs pour saisir leurs réalités. Pour Sabin, cette immersion permet de découvrir des formes d’intelligence collective et des réflexions puissantes, même chez des personnes sans formation universitaire. Il rejette l’idée que la distance soit une condition nécessaire à une enquête rigoureuse, arguant que le partage du quotidien révèle des aspects invisibles pour une approche plus théorique ou éloignée.
Sabin considère que l’ethnologie est une forme de littérature à part entière, un point de vue influencé par des auteurs comme Bronisław Malinowski, dont l’ouvrage Les Argonautes du Pacifique occidental est à la fois un travail ethnographique et un exercice de style. Pour Sabin, bien écrire est crucial pour rendre compte des subjectivités particulières de manière adéquate. Cette approche littéraire permet de transmettre la puissance des expériences décrites, même lorsqu’elles semblent minuscules ou limitées à un petit groupe. Dans Dévier, cette dimension se manifeste notamment dans le dernier chapitre, où l’auteur décrit une épicerie itinérante solidaire en milieu rural, cherchant à en capturer l’essence malgré sa petite échelle.
Les expériences décrites par Sabin s’inscrivent dans un contexte où les normes du capitalisme et du travail discipliné dominent la société. Ces collectifs, souvent perçus comme marginaux, proposent des alternatives en replaçant le *faire* au cœur de l’action collective. Sabin souligne que ces pratiques ne sont pas des solutions faciles, mais des luttes constantes contre les normes dominantes. Son livre vise à montrer que ces alternatives existent et fonctionnent, malgré leur apparente modestie. L’auteur insiste sur la nécessité de comprendre ces expériences comme des actes politiques, capables d’inspirer des changements plus larges dans la société.

